Cécile Desaunay (Futuribles) « L’avenir, perspectives à explorer, territoire à construire »

Ira Benfatto
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Assiste-t-on à une forme de déshumanisation de nos sociétés ? Quelles sont les transformations fondamentales qui dessinent le monde de demain ? Qu’est-ce qui caractérise « être humain » ? En quoi les imaginaires de science-fiction peuvent-ils être utiles pour appréhender le futur ? Arriverons-nous à sortir d’un monde en constant burn-out et de notre hyperconsommation, sans passer par des ruptures radicales ?

Spécialiste des questions de consommation et de mode de vie, et auteure de La Société de déconsommation. La révolution du vivre mieux en consommant moins, publié en 2021 aux éditions Alternatives, Cécile Desaunay est directrice d’études à Futuribles, un centre de prospective né dans les années 1960.

Si la discipline se développe dès les années 1930, le terme « prospective » est créé par le philosophe Gaston Berger à la fin des années 1950. Celui-ci pensant nécessaire de rassembler l’humanité autour d’un projet commun au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mot-valise composé de la contraction de « prospection » et de « perspective », il désigne ainsi l’exploration du futur.

Le concept existait déjà depuis la nuit des temps, de la divination dans les sociétés traditionnelles à l’anticipation dans la littérature de fiction. Mais là où les prophéties ne nous permettent pas d’agir, puisqu’elles révèlent un inévitable d’ordre magique, au contraire, dans Phénoménologie du temps et prospective, texte posthume de 1964, Gaston Berger définit l’anthropologie prospective ainsi : « elle n’esquisse pas la figure d’un ordre auquel nous serons inéluctablement condamnés, elle dessine à grands traits plusieurs mondes possibles dont l’un seulement sera promu à l’existence. Elle ne tend pas à nous dispenser de juger, mais à éclairer notre jugement et à nous permettre de le former assez tôt pour qu’il soit encore efficace. »

Ainsi, la prospective est taillée pour l’action. En incluant cette notion de finalité, elle s’inscrit dans une perspective stratégique pour aider à la décision en situation d’incertitude. Le prospectiviste explore les futurs possibles en germe dans notre présent et les enjeux qui y sont liés, et élabore des scénarios destinés à coller au plus près du réel ou, au contraire, met en garde contre certaines évolutions à éviter. 

Et c’est là l’objectif de Futuribles avec son rapport Vigie, publié tous les deux ans depuis 2004 et co-dirigé par Cécile Desaunay. Leurs travaux d’analyse prospective se focalisent sur des sujets d’intérêt général et s’inscrivent dans une dimension du temps long. Le rapport de 2023, disponible en fin d’année pour les non-membres de l’association, a pour titre Êtres-Humains, Être Humain en 2050 et se penche sur les imaginaires, les sociétés et les individus en Occident au travers de sept champs de transformation, parmi lesquels le vivant, le temps ou la technologie.

Dans notre monde en accélération où tout est constamment remis en question, et où s’opposent la redéfinition de tout type de limite (génie génétique, intelligence artificielle, exploration spatiale) et la reconnection aux fondamentaux sociaux et individuels (irrationnel, religions, rituels), quelles sont les grandes transformations en cours qui modifient ou pourraient modifier ce que signifie « être humain » dans le futur? 

Futuribles.com
. La société de déconsommation sur le site des éditions Alternatives

Propos recueillis par Ira Benfatto
Portraits de Cécile Desaunay © DR
Illustrations © Mondocourau.com

Futuribles a récemment fêté ses 45 années d’existence en 2020 et bénéficie donc de décennies d’expertises, depuis sa fondation en 1967 et le lancement de sa revue en 1975. Une antériorité aussi rare qu’impressionnante dans le domaine de la veille et de la prospective. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur Futuribles International, sur sa mission et peut-être l’évolution de votre think-tank au fil des décennies ?

Futuribles est effectivement né dans les années 1960, à l’initiative du penseur Bertrand de Jouvenel, avec l’idée que le futur n’est jamais totalement écrit et qu’il existe une diversité de futurs possibles. Futuribles est d’ailleurs un mot-valise, résultant de la contraction de « futurs » et « possibles ». Futuribles est aujourd’hui dirigé par son petit-fils, François de Jouvenel et reste une petite structure indépendante, constituée d’une quinzaine de permanents. Futuribles a pour ambition de contribuer à une meilleure prise en compte des enjeux de long terme dans les décisions et les actions qui engagent l’avenir.

Cette ambition se décline aujourd’hui en trois grands pôles d’activités :

 Une activité de production d’analyses à caractère prospectif, portée par l’association Futuribles International. Elle regroupe aujourd’hui une centaine d’organisations membres, allant d’entreprises du CAC40 à des ministères, en passant par des instituts de recherche et des collectivités.

• Une activité de partage sur les méthodes et outils de la prospective, qui se traduit à la fois par l’animation de sessions de formation (près de 500 personnes formées chaque année), par des publications méthodologiques et l’organisation de sessions de réflexion sur les méthodes et les outils.

• Une activité de conseil et d’accompagnement de démarches de prospective, portée par la SARL Futuribles.

Depuis 2004, Futuribles publie tous les deux ans son Rapport Vigie, dont la dernière livraison a pour titre « Êtres Humains, Être Humain en 2050 ». D’après vos archives, c’est la première fois que l’humain est ainsi mis en avant en « une » de ce rapport. Qu’est-ce qui motivé ce choix ? S’agirait-il d’une réponse à une forme de déshumanisation de nos sociétés, avec la volonté de remettre l’humain au cœur des processus décisionnels ?

Nous publions effectivement ce Rapport Vigie tous les deux ans, avec l’objectif de proposer à nos organisations membres un document prospectif de référence, qui varie à chaque fois en termes de sujets couverts et d’approche méthodologique. Ainsi, en 2020, nous avons analysé 16 ruptures géoéconomiques majeures à l’horizon 2040-2050 et, en 2018, nous avons travaillé sur les modes de vie à l’horizon 2050 [1]. Notre approche pour le rapport 2023 est partie d’un constat : les sociétés occidentales [2] sont confrontées à des transformations profondes de leur environnement de vie, de leurs imaginaires, des règles collectives qui les organisent, et des conditions d’existence des individus. Or, ces transformations présentent, selon nous, deux spécificités qui nous interpellent d’un point de vue prospectif. D’une part, elles ne se font pas de manière naturelle, mais résultent au contraire de jeux de pouvoirs, de débats voire de conflits parfois virulent opposants différentes représentations du monde et de l’humain. Citons par exemple les débats concernant les enjeux écologiques, le bien-être des animaux, l’euthanasie, la PMA, le genre…

D’autre part, ces transformations portent sur des composantes fondamentales de l’identité des humains en Occident (entendus ici comme les pays européens et l’Amérique du Nord). À un extrême, les limites de l’humain sont toujours plus repoussées. À l’autre, les frontières entre l’humain et d’autres espèces vivantes se brouillent : ainsi, en 2016, une chimpanzé femelle a été reconnue en Argentine comme « personne non humaine dotée de droits fondamentaux ». En parallèle, les machines deviennent elles-mêmes (un peu trop) humaines, et apprennent à nous imiter et même à rire de nos blagues. Elles amènent donc un certain nombre de questionnements de nature anthropologique : qu’est-ce qui nous caractérise aujourd’hui en temps qu’humain ? Qu’est-ce qui nous différencie de nos ancêtres ? Et demain, quelles évolutions de notre planète, de nos sociétés, de nos aspirations et de nos contraintes pourraient conduire à repenser la définition même d’être humain en Occident, en termes d’imaginaires, de valeurs, de compétences, ou de comportements ?

Nous avons ainsi identifié sept champs de transformations majeures pour l’avenir : concernant le rapport au vivant, aux territoires, à la naissance et à la mort, aux interactions humain-machine, au genre, aux savoirs et aux institutions et, enfin, aux temporalités et aux crises. Pour tous ces domaines, il nous apparaît indispensable, pour les organisations mais aussi pour les individus, de mieux comprendre la nature des transformations à l’oeuvre et leurs perspectives possibles, afin de mieux anticiper leurs impacts sur nos sociétés à l’avenir.

[1] Page compilant l’ensemble des éditions du Rapport Vigie

[2] Les pays occidentaux comprennent ici les pays de l’Union européenne, les États-Unis et, pour certains sujets, le Japon.

Pour la troisième fois, vous intégrez la littérature de science-fiction et les productions artistiques à votre rapport. En quoi ces imaginaires sont-ils utiles à votre travail de prospective ? Et pourriez-vous, peut-être, nous citer quelques œuvres de fiction, parmi la très vaste production actuelle, qui vous sembleraient annonciatrices de notre futur ou de bribes de notre futur à l’horizon 2050 ?  

Effectivement, nous valorisons de plus en plus, dans le cadre des activités de Futuribles, la complémentarité entre les approches analytiques de la prospective et les approches plus créatives d’anticipation. En particulier, la science-fiction permet d’ouvrir encore plus le champ des futurs possibles, en s’extrayant de certaines contraintes mais aussi de certains freins psychologiques que l’on peut avoir dans le cadre d’une réflexion prospective. La science-fiction contribue aussi à la construction des visions du futur qui se diffusent dans la société et doit donc de ce fait être prise en compte dans nos de nos travaux. Elle nous renseigne également beaucoup sur les peurs, les rêves, ou simplement les imaginaires dominants concernant l’avenir.

En complément des analyses sur les sept thèmes du rapport, des encadrés proposent ainsi une synthèse d’œuvres particulièrement marquantes sur le sujet traité. Mais malheureusement, la science-fiction se révèle souvent tout aussi, voire plus, pessimiste, que la prospective. De nombreux ouvrages de science-fiction anticipent ainsi des dégradations massives et irréversibles du vivant, y compris de l’humanité (stérilité généralisée, pandémies entraînant l’extinction de la majorité de la population mondiale…), des villes totalement artificialisées pour faire face à la surpopulation et aux pollutions, souvent privatisées et élitistes et créées dans des univers de plus en plus hostiles (sous-sol terrestre, pôles arctiques, planètes éloignées…).

Dans la science-fiction, évidemment, le futur est souvent peuplé d’inventions et d’innovations qui, pour certaines, ont inspiré la réalité. Par exemple, le projet Neuralink d’Elon Musk, qui vise à développer des interfaces directes entre cerveau et machine, fait directement référence au « lacis neural » imaginé par Iain Banks dans son « cycle de la Culture » (1987-2012), comme un dispositif permettant aux êtres organiques de communiquer et collaborer avec les intelligences artificielles. La science-fiction s’est aussi penchée depuis longtemps sur le rapport au temps dans nos sociétés et sur le besoin de ralentir face à l’accélération permanente. Ainsi, dans le roman Cette chère humanité (1976) de Philippe Curval, l’Europe a développé le « temps ralenti », grâce auquel ses citoyens peuvent ralentir l’écoulement du temps, et donc leur vieillissement.

Par ailleurs, pour la première fois dans le cadre d’un Rapport Vigie, nous avons eu recours au design fiction, une discipline qui connaît un succès croissant depuis quelques années. Elle vise à combiner les outils de la fiction (histoires, personnages) avec ceux du design (création d’objets ou de documents) afin d’incarner les futurs envisagés de façon plus concrète, au-delà des tendances et des scénarios à échelle macro. Ainsi, pour chacun des chapitres du rapport, un artefact a été construit, représentant un vestige de certains des futurs anticipés. Ces artefacts ont pour objectif de plonger les lecteurs dans un monde alternatif et ainsi de susciter des réactions, en étant pour cela volontairement ambigus : ni totalement désirables, ni totalement repoussoirs. Les sept objets ainsi créés sont rassemblés dans un poster constituant une sorte de cabinet de curiosités. Dans le chapitre sur le temps, nous avons nous aussi interrogé les limites de l’accélération, et imaginé un médicament, le Présentol, capable de donner la sensation que le temps s’écoule plus lentement, avec des vertus thérapeutiques pour certains profils de population.

L’accélération de nos sociétés est telle qu’il semble difficile d’imaginer ce que sera l’expérience de vie humaine en 2050. Le Rapport Vigie 2023 propose d’étudier les transformations fondamentales qui pourraient modifier ce que signifiera « être humain » en Occident à l’horizon des trente prochaines années. Parmi les sept champs de transformation pris en considération dans votre rapport, il y a donc celui du « temps », que vous venez d’évoquer. Comment voyez-vous l’évolution de notre rapport au temps et à ce que Paul Virilio qualifiait de « tyrannie de la vitesse » ? Arriverons-nous à sortir de ce monde en constant burn-out ?

L’accélération est effectivement devenue omniprésente dans les sociétés occidentales. Pour reprendre la typologie du sociologue allemand Harmut Rosa, elle se manifeste dans trois domaines : la technique (l’innovation progresse et se diffuse de plus en plus vite), le changement social (transformations de la famille, du travail, du genre…) et les rythmes de vie (sentiment de vivre dans l’urgence permanente, de courir après le temps).

Or, cette accélération perturbe de plus en plus le fonctionnement des sociétés, en entraînant une désynchronisation croissante entre les temps de la technique, de l’économie et du politique. Les individus eux-mêmes se sentent pris au piège de cette accélération qui finit par devenir vide de sens et source de mal-être. Elle devient même dangereuse, dans la mesure où l’obsession pour le court terme nous empêche de plus en plus de nous projeter vers le long terme. Même l’accélération des dégradations climatiques et environnementales se traduit par une priorité à la gestion des crises actuelles plutôt qu’à l’anticipation des crises futures et, plus globalement, à la préparation de futurs choisis.

En réponse, des mouvements valorisant le ralentissement et assumant le fait de prendre son temps suscitent un intérêt croissant depuis une dizaine d’années, notamment dans les pays européens. Il s’agit donc d’assumer un autre rapport au temps, permettant aux individus de reprendre le contrôle, mais aussi de manifester leur résistance face à des rythmes imposés par la consommation, les loisirs… Ces mouvements se déclinent dans une grande diversité de secteurs : slow food, slow travel, slow education, slow city… La pratique danoise du hygge s’est aussi exportée dans de nombreux pays : elle vise à « créer une atmosphère chaleureuse et profiter des belles choses de la vie avec les personnes que l’on aime » [3]. De manière plus concrète, certains pays (comme l’Islande, le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Écosse) expérimentent la semaine de travail de quatre jours, qui marque à la fois un cran supplémentaire dans la concentration du temps de travail et la recherche de productivité, et la volonté d’accorder plus de temps libre aux travailleurs [4].

La tentation du ralentissement s’est accrue pendant la crise Covid et notamment pendant les phases de confinement qui ont permis à de nombreux ménages de découvrir un autre rapport au temps. Selon une étude réalisée par la Fondation Jean Jaurès, une baisse de motivation et un « ramollissement généralisé » s’observent au sein de la société française [5]. Ainsi, près d’un tiers des personnes interrogées déclarent être « moins motivées » qu’avant la crise sanitaire et près de la moitié reconnaît avoir souvent la « flemme de sortir de chez elles ». De manière plus anecdotique mais révélatrice, l’édition 2023 du Petit Robert s’est enrichie du verbe « chiller », repris de l’anglais « to chill » : prendre du bon temps à ne rien faire.

Au-delà de ces mouvements volontaristes mais qui restent encore minoritaires, il semble important de rappeler que les tensions en lien avec les usages du temps restent très inégales selon les individus. En particulier, l’attention est souvent focalisée sur les ménages hyperactifs avec des enfants, qui concentrent ces tensions mais ne sont pas forcément majoritaires au sein des sociétés. Rappelons en effet que plus de la moitié de la population en Europe est inactive, qu’une personne sur cinq a 65 ans ou plus et qu’une personne sur cinq également vit seule [6]. L’enjeu pour ces populations peut donc être davantage l’abondance, voire la surabondance de temps et le besoin de le synchroniser avec d’autres.

Le point commun entre ces différentes formes de ralentissement est le recentrage global sur le logement, où l’on passe de plus en plus de temps et où on effectue de plus en plus d’activités.

[3] « Que signifie le mot hygge ? », sur VisitDenmark.
[4] Bouron Fleur, « Semaine de 4 jours : mais que font-ils le 5e jour ? », dans Les Échos / Start, 13 mars 2023.
Dépret Nathalie, « Semaine de 4 jours : pour quand en France et où est-elle déjà effective ? », sur Monster.
[5] Fourquet Jérôme et Peltier Jérémie, Grosse fatigue et épidémie de flemme : quand une partie des Français a mis les pouces, Paris : Fondation Jean Jaurès, 11 novembre 2022.
[6] « Population Structure and Ageing », Eurostat.
« Household Composition Statistics », Eurostat. 

Et enfin, pour conclure, vous avez vous-même consacré un ouvrage à La Société de déconsommation, publié en 2021 aux Éditions Alternatives. Une maison d’édition connue dès ses débuts pour avoir publié l’excellent Catalogue des ressources, version françaises du non moins excellent Whole Earth Catalog de Stewart Brand. Pensez-vous qu’il nous sera possible d’échapper à l’actuelle frénésie de consommation de manière douce, sans passer par des ruptures radicales ? Ou nous en montrerons-nous incapables, jusqu’à épuiser les ressources de notre monde fini avant de réaliser qu’il est trop tard ?

Vaste question, qui mérite beaucoup plus que quelques lignes ! Mais réponse succincte en deux temps. Tout d’abord, trois facteurs majeurs contribuent à nous faire sortir, lentement mais sûrement, de la société d’hyperconsommation. Le premier tient à la nature même des sociétés européennes : vieillissantes et déjà largement équipées (voire saturées) en biens matériels, elles ne connaîtront plus jamais la dynamique de croissance des Trente glorieuses. Au contraire, les besoins des populations sont déjà largement satisfaits, et sont donc principalement entretenus par des artifices (innovation, marketing, imaginaires…). Deuxièmement, et la tendance s’est malheureusement accentuée depuis un an, une partie des consommateurs sont dans une logique de déconsommation subie, car ils n’ont juste pas (ou plus) les moyens financiers de continuer à consommer. Or, même si l’inflation commence déjà à montrer des signes d’essoufflement, à moyen-long terme, les contraintes budgétaires pourraient malheureusement continuer à s’accroître, dans un contexte de tensions internationales durables sur les prix des matières premières. Troisièmement, même si la sobriété choisie telle que celle prônée par Pierre Rabhi reste minoritaire, on observe une remise en question assez massive de la société de consommation dans les discours des Français. Elle est en effet de plus en plus associée à des termes négatifs : pollutions, changement climatique, gaspillage, impacts sanitaires… On sent que la période devient charnière en termes d’imaginaires, face à des promesses qui ne font plus (autant) rêver qu’avant, mais aussi en termes de pratiques.

Néanmoins, une fois ces tendances listées, on ne peut que constater qu’elles restent insuffisantes pour infléchir significativement et durablement notre consommation de ressources naturelles. Donc oui, des ruptures seront probablement inévitables pour cela. Tout l’enjeu est de préciser la nature de ces ruptures, qui pourraient de fait avoir des impacts très différents sur les individus et les sociétés. À un extrême, on peut envisager une rupture qui risque en réalité d’être très probable, concernant les prix des matières premières. La société de consommation a en effet pu se développer grâce à des prix globalement peu élevés, qui ont permis la démocratisation de tous les biens d’équipement que nous connaissons aujourd’hui. Or, cette ère pourrait bientôt s’achever, sous l’effet conjugué de la hausse de la demande mondiale, des tensions physiques sur la disponibilité de certaines de ces ressources (énergie, eau, minerais et métaux, matières premières agricoles…), des tensions géopolitiques… On entrerait alors dans une nouvelle ère de la sobriété contrainte durablement et qui limiterait fortement les marges de manœuvre des consommateurs.

À l’autre extrême, des ruptures pourraient aussi intervenir dans le domaine des politiques publiques. Jusqu’à présent, les pouvoirs publics ont avant tout misé sur l’information et sur l’incitation pour faire évoluer les comportements. Mais, à l’avenir, ils pourraient aussi davantage recourir aux mesures plus contraignantes, qui pourraient finalement s’avérer les plus efficaces, mais aussi les plus équitables. L’une d’elles en particulier mériterait, selon moi, d’être explorée : la logique des quotas. En deux mots, il s’agirait de fixer, à l’échelle d’un pays, des objectifs collectifs à atteindre pour certains indicateurs (comme la consommation de viande rouge). Ces objectifs seraient déclinés à la fois en objectifs intermédiaires pour différents pas de temps, et en objectifs adaptés aux différentes catégories d’acteurs de la société. En tant que consommateurs, nous aurions ainsi un nombre maximum de kilos de viande rouge à consommer dans l’année, qui diminuerait au fil du temps. Pour les personnes déjà sobres, la situation serait inchangée, voire bénéfique, puisqu’elles pourraient revendre leurs quotas non utilisés. Pour les autres, le changement de comportement serait inévitable, à moins d’acheter des quotas supplémentaires. Dans tous les cas, les consommations nationales diminueraient, et des dispositifs spécifiques d’aide pourraient bien sûr être proposés aux publics les plus vulnérables.

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