Christophe Siébert « Volna ou la poursuite d’un petit singe bionique »

Laurent Courau
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Retrouvailles aussi hivernales que chaleureuses avec Christophe Siébert, suite à la récente publication de son roman Volna aux éditions Mnémos. Dernière incursion en date parmi les perspectives décaties de Mertvecgorod, mégapole et capitale fictive d’un pays corrompu que l’on devine coincé quelque part entre la Russie et l’Ukraine.

L’occasion de parler de littérature, de futur et de marginalité, d’évoquer la pluie et le mauvais temps qui persistent tant sur Mertvecgorod que dans notre réalité contrariée. Mais surtout de revenir, encore et toujours, sur le rôle quasi combustible de la littérature dans notre époque de surproduction médiatique incontrôlée.

Où l’hypothèse d’une immigration vers Mertvecgorod apparaît de plus en plus pertinente, afin d’y trinquer à l’effondrement de notre post-modernité. D’ici-là, Volna, ses apparatchiks dépravés, leurs bandes de miliciens et son petit singe capucin bionique doté d’informations compromettantes sont actuellement disponibles en librairie.

Bienvenue à Mertvecgorod
Éditions Mnémos
Au Diable vauvert

Propos recueillis par Laurent Courau
Illustration de couverture © Kévin Deneufchatel
Autres illustrations © Mondocourau.com
Christophe Siébert en lecture au Livre en pente (Lyon) © Maquillage / Crustacés

L’univers que tu décris dans tes « Chroniques de Mertvecgorod » semble synthétiser les maux les plus extrêmes et caractéristiques de notre civilisation post-moderne : inégalités sociales poussées à leur paroxysme, violence et nihilisme généralisés, omniprésence des drogues, exploitation de l’homme par l’homme, etc. À l’origine de ce projet littéraire atypique, avait-tu comme la volonté de nous tendre un miroir glaçant de notre monde humain ? De nous forcer à réagir en plongeant notre cerveau dans ses propres miasmes ?

Ce que je voulais, en créant Mertvecgorod, c’était concevoir un décor qui me permette de raconter toutes les histoires que j’avais en tête et parler de tout ce qui, dans ce monde et quelques autres, me passionne, me préoccupe, m’amuse, me terrifie, m’intéresse ; et que tout soit lié par une matière narrative commune.

Ça n’inclut pas seulement les maux que tu mentionnes, mais aussi l’amitié, l’amour et deux ou trois autres trucs agréables et humains dont je me rends compte (notamment dans Valentina, qui fonctionne presque comme un manifeste, à cet égard) qu’ils sont de plus en plus au cœur de mes préoccupations : après avoir passé je ne sais pas combien d’années à raconter qu’on vit dans un monde de merde, un « enfer tiède » pour reprendre les paroles d’Arnaud Michniak, grand poète de la fin du siècle dernier, je vais passer les suivantes à dire que dans cet enfer il est possible de survivre et même de vivre, pour peu qu’on ait quelques copains, quelques copines avec qui trinquer à la fin de la journée. D’une certaine façon mes fictions, depuis Mertvecgorod, tendent à faire coïncider ce que j’observe du monde (l’Enfer) et ce que j’observe de ma vie propre au sein de cet Enfer (le Paradis, ou pas loin).

Je t’ai entendu décrire Volna comme ton roman « Fleuve Noir ». Peux-tu revenir pour nos jeunes lecteurs sur ce parallèle ? Et par la même occasion sur l’identité bien particulière de cette maison d’édition lancée en 1949, fameuse pour ses collections d’anticipation, de romans policiers et d’espionnage, dont les premiers OSS 117 ou la série des San-Antonio de Frédéric Dard ?

Le Fleuve Noir, tel qu’on l’évoque ici, n’existe plus. La marque, rachetée par Univers Poche, qui appartient à Editis, donc à CMI, donc à Daniel Křetínský – si cette phrase te file mal au crâne, imagine la permanente migraine des éditeurs indépendants – est en activité aujourd’hui sous le nom de Fleuve éditions, mais je ne connais pas sa ligne éditoriale ni son catalogue.

Le Fleuve Noir (et pas Fleuve édition, donc) a publié en France, entre le début des années 1950 et la fin des années 1990, de la littérature populaire. Il s’agissait de romans courts, vite écrits, vite lus, vendu en poche au sein de diverses collection qui exploraient majoritairement trois genres : l’espionnage, le polar et la SF. Ces romans étaient tirés à quelques dizaines de milliers d’exemplaires et les auteurs les plus prolifiques en écrivaient plusieurs par an. Cette maison d’édition avait une vocation essentiellement commerciale. Elle s’intéressait peu à la littérature telle que la comprend Antoine Gallimard (mais avec lui, au moins, il demeure envisageable de s’engueuler à propos de ce qu’est la littérature, chose devenue impossible avec Bolloré, Křetínský et ses semblables). Elle cherchait plutôt à publier des bouquins de grande efficacité narrative, usant de ficelles éprouvées, à destination d’un large public, afin de le distraire. C’était une époque antérieure aux smartphones, à Internet et à Netflix. Quand il s’agissait de passer le temps dans les transports en commun, par exemple, les bouquins de poche et pas prise de tête constituaient donc le premier choix des consommateurs – d’où l’expression, d’ailleurs, de « littérature de gare ».

Dans mon fantasme juvénile, avant que je comprenne mieux la réalité économique de ce secteur d’activité qu’est la production de romans, et avant que je comprenne mieux, aussi, quel genre de bouquins j’écrivais et quels genres de lecteurs les lisaient, je me fantasmais en auteur pour le Fleuve : stakhanoviste, comme tu le dis dans la question suivante, torchant des romans en trois semaines, planquant des ambitions littéraires élevées derrière d’intenses scènes de violence, des décors pittoresques, des personnages hauts en couleur et des dialogues bien balancés.

Alors, il se trouve que je ne suis pas du tout devenu ça, mais un auteur qu’on peut qualifier de culte et d’underground – c’est pas moi qui le dit – même si, merde, question violence, décors, personnages et dialogues, on peut pas m’accuser d’être radin.

Mais, bref, avec Volna j’ai voulu retrouver l’esprit d’une certaine époque du Fleuve Noir : les années 1980 et 1990, avec des écrivains comme Jean-Marc LignyJean-Pierre AndrevonJoël HoussinSerge BrussoloPierre Pelot et j’en oublie sans doute un paquet. C’est-à-dire des auteurs d’anticipation nerveux, en colère, qui tout en produisant parfois à la chaîne des romans aussi efficaces que calibrés, possédaient une langue et une voix puissantes et, presque en contrebande comme dirait Manchette, offraient du monde une vision critique, révoltée et teintée d’un pessimisme rageur. Cette langue, cette voix et cette vision du monde me plaisaient bien – elles me plaisent toujours bien.

Bref, ils utilisaient la forme « roman populaire » pour balancer de vrais bons missiles. Un bouquin comme Blue, de Joël Houssin, tu le lis une fois et il t’en reste toute ta vie un truc au fond du ventre et dans un recoin du cerveau.

C’est ça que j’ai tenté de faire avec Volna : un roman vite écrit, vite lu, avec des poursuites, des bagarres, des rebondissements, du suspense et des personnages dessinés à gros traits, mais qui t’envoie dans la poire deux ou trois parpaings bien sentis. Bon, je ne sais pas si j’ai réussi mon coup, les lecteurs le diront.

Valentina, le premier volume du cycle « Un demi-siècle de merde », toujours consacré à Mertvecgorod, apportait une lueur d’espoir et d’humanité par le biais d’adolescents dont la solidarité, et j’oserais même dire la bonté, éclairent ces ténèbres d’une lueur d’espoir. Est-ce une manière d’écrire que l’espoir surgit généralement là où on ne l’attend pas ? Ici, chez de jeunes zonards polytoxicomanes. Que le futur s’invente plus souvent qu’on ne le croit sur les marges, à l’écart des institutions et des réseaux de pouvoir ?

Je ne sais pas si c’est une manière de l’écrire, au sens où ce roman serait un message, au sens où ce que tu dis dans ta question en serait la morale, mais c’est en tout cas ce que je crois profondément. La source vive de toute chose, ce sont les marges. C’est vrai dans la société, dans la politique, partout – dans l’art, cela va sans dire. Je le crois tellement que je ne me suis même pas posé la question, pour moi le roman dit ça, c’est vrai, mais de la même manière qu’il dit que quand il pleut nous sommes mouillés – une telle évidence qu’il n’y a pas de quoi en faire un thème.

En revanche, et je reviens encore à mes réponses précédentes, le thème que j’ai voulu développer de façon plus consciente dans ce texte, c’est que, peu importe ce qui se passe autour de soi ou en soi, il y a toujours, malgré tout, la possibilité de prendre son pied, d’être heureux un moment. Et cette possibilité existe toujours, y compris dans les pires enfers qu’on peut traverser, parce qu’elle ne dépend pas des conditions extérieures, mais de soi. Attention, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, je ne suis pas devenu gâteux ni Alexandre Jardin, je sais très bien qu’il est plus facile d’être heureux quand on est un écrivain confidentiel, mais culte, dans un grand appartement auvergnat que quand on est un jeune clodo sur les bords de la Garonne à Toulouse un matin de février, sans aucune perspective d’avenir (un petit coucou à mon moi de 25 ans !) ; MAIS dans un cas comme dans l’autre, il y a des trucs à grapiller et dans un cas comme dans l’autre on doit les grapiller en soi, pas autour de soi.

De manière plus générale, qu’est-ce que tu entrevois comme pistes de solutions dans notre époque caractérisée par une série de crises économiques, environnementales et géopolitiques ?

Je ne sais pas s’il existe des solutions, parce que je ne suis pas sûr qu’il y ait des problèmes, au bout du compte. Je veux dire, l’humanité est ce qu’elle est, le monde est ce qu’il est, tout ça n’est qu’un ensemble de choix, de causes, d’actions, qui entraînent toutes sortes de conséquences. Je reviens à mon petit cas personnel : quand j’étais clodo, était-ce un problème ? Maintenant que je ne le suis plus, est-ce que ça veut dire que j’ai trouvé une solution ? Je ne crois pas. J’ai fait des choix et éprouvé des émotions et des sentiments, je suis devenu clodo ; d’autres trucs se sont produits, je suis devenu auteur au Diable vauvert et éditeur à La Musardine ; d’autres trucs arriveront et on verra bien comment le récit sera infléchi.

Autrement dit : la fin du monde n’est pas un problème. Comme chantait John Balance, de Coil, dans « Going Up » : « It just is. »

Lors de notre précédent entretien, publié sur La Spirale, tu faisais référence à un texte édité dans un fanzine où tu expliquais que « tu en avais marre du monde qui t’entourait, que tout te faisait chier, que tu prenais tes cliques et tes claques pour te tirer à Mertvecgorod refaire ta vie ». Au-delà de l’efficacité de la formule, comment ressens-tu l’ambiance de notre beau pays en ce fier hiver 2023-2024 ?

Eh bien, j’ai très clairement le sentiment, depuis cette annonce, de l’avoir mise à exécution et de vivre effectivement à Mertvecgorod où je me sens bien et d’où je vous envoie régulièrement des nouvelles (cette année, quatre romans et trois participations à des anthologies). Je ne sais pas si l’ambiance est très différente au printemps 2023 qu’aux printemps précédents, mais on dirait que tout s’exacerbe : l’apocalypse climatique et écologique monte dans les tours quinze fois plus vite que prévu, les dingues malfaisant qui occupent certaines fonctions importantes dans ce pays sont quinze fois plus dingues et malfaisants qu’on le craignait, les gens en chient quinze fois plus, sont quinze fois plus en colère, bref notre beau pays ressemble de plus en plus à l’ampli guitare de Spinal Tap.

Mutation met un point d’honneur à documenter les initiatives qui réécrivent notre présent et notre futur de manière constructive. Pour moi la posture la plus « punk » et « rebelle » par les temps qui courent. En tant que créateur – désormais chevronné – d’un vaste univers imaginaire, j’aimerais tirer profit de tes lumières. Qu’est-ce que tu peux projeter comme futur positif dans un XXIe siècle pour le moins perturbé ?

C’est marrant, parce que figure-toi que l’ami Richard Gaitet m’a posé la même question (ainsi qu’à quelques dizaines d’autres !) à l’occasion de sa formidable « Arche de Nova », diffusée sur Radio Nova en 2021. On peut l’écouter ici, mais, pour résumer, j’y affirme qu’il faut quitter le monde réel et s’installer à Mertvecgorod – ou ailleurs. Je me cite : « je voulais vivre en dystopie parce que les utopies m’ont toujours paru douteuses, suspectes, flippantes, parce que le diamant, au cœur de l’homme, se voit mieux dans la merde. »

Ceci dit, je crois que je suis un auteur plus efficace quand il s’agit de produire des constats que quand il s’agit de proposer des solutions. Néanmoins, ce qui fonctionne à mon échelle, c’est que face à la décomposition et à l’atomisation de notre civilisation, la constitution de petits îlots cimentés par l’amour, la passion et quelques critères du même genre, ça me semble fonctionner – ça fonctionne au minimum pour l’être humain et l’écrivain que je suis.

Finalement, l’avenir immédiat appartient peut-être davantage aux cafards dans mon genre, qui prospèrent dans les ruines et établissent leur royaume clair-obscur dans les interstices poussiéreux, qu’aux bâtisseurs – je ne me suis jamais vraiment senti appartenir à cette famille-là, les bâtisseurs, qui devra de toute façon se débarrasser des cafards, avant de construire quoi que se soit.

On te sait généreux de ta plume, sinon stakhanoviste. Quelles seront les prochains épisodes des Chroniques de Mertvecgorod ? On imagine sans peine que tu cogites déjà à la suite de Volna et à mille autres tribulations dans les arcanes de cette mégapole dystopique, coincée quelque part entre la Russie et l’Ukraine ?

Comme tu le sais peut-être, le Grand Bordel de Mertvecgorod s’organise en trois cycles.

Le cycle des « Chroniques de Mertvecgorod » est publié au Diable vauvert et raconte les grands événements de la ville, depuis le début du XXe siècle jusqu’en 2050. Je suis en train de terminer le prochain volume de cette série-là, qui succédera donc à Images de la fin du monde et Feminicid. Il a pour titre Une vie de saint et raconte l’existence de Nikolaï le Svatoj, personnage essentiel de l’histoire récente de la ville, à travers de nombreux documents (au dernier recensement : trois romans, une biographie non-autorisée, divers textes écrits par le Svatoj lui-même, un journal de prison et un essai historique, le tout rassemblé et présenté par un certain Christophe Siébert – autant dire que je vais épuiser un bon paquet de correcteurs et correctrices sur ce bousin !). Il paraîtra au Diable en 2025.

Le cycle « Après le black-out » est publié aux éditions Mnémos, dans la collection Mu. Volna, paru en octobre de cette année, constitue le premier volume de ce cycle. Je viens de terminer le premier jet du suivant, qui s’intitule Mort à la vie (les amateurs de Michael Moorcock apprécieront). Il me reste encore à le relire et à le réviser. Je ne sais pas encore quand il paraîtra. 2024, 2025 ? 

Le cycle « Un demi-siècle de merde », enfin, est publié aussi au Diable et raconte l’histoire de la ville à travers les tribulation d’une bande de gamins des rues qu’on va voir grandir et évoluer au fil des six volumes (un par décennie, entre 2000 et 2050) qui le composeront. Le premier, Valentina, est sorti en janvier de cette année et je suis en train de réfléchir à la suite, prendre des notes, tester des idées. J’envisage d’entamer sa rédaction au printemps ou à l’été prochain.

Cerise sur un kouglof déjà bien chargé, quand des copains éditeurs me proposent de leur écrire un truc et que Marion Mazauric (la boss du Diable) et Davy Athuil (le boss de Mu) me donnent leur feu vert, ça donne des petits romans hors-série. Il y a eu cette année Vive le feu chez Zone 52 et Hram chez Gore des Alpes, et d’autres sont prévus bientôt (disons l’an prochain ou l’année d’après), mais c’est un peu tôt pour en parler. Sans compter des textes courts en anthologies, fanzines, revues, etc.

Ah, oui, une dernière information, mais elle a son importance. Tout ce bordel peut être lu dans n’importe quel ordre. Mertvecgorod est conçu comme un corpus dans lequel on pioche ce qu’on veut, comme on veut, au rythme qu’on veut. C’est tout, sauf un putain de feuilleton.

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