Bérurier noir « Le punk est-il compatible avec la recherche scientifique ? »

Laurent Courau
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Accords de guitare agressifs, coiffures bigarrées et postures provocatrices ! À première vue, le mouvement punk évoque plus une bohème rebelle et bruyante que le calme et la concentration des instituts de recherche. Et pourtant, cette subculture née dans le tumulte des années 1970 et désormais omniprésente dans le paysage culturel n’en constitue pas moins un sujet d’études essentiel pour analyser et comprendre le fonctionnement, sinon les troubles anxieux de nos sociétés contemporaines.

Une approche, certes atypique mais pas moins pertinente, que l’on retrouve à l’origine même de PIND, acronyme de « Punk is not dead » ; le nom du projet de recherche initié par Luc Robène et Solveig Serre en 2013, précisément consacré à l’histoire de la scène punk en France depuis 1976 jusqu’à nos jours. Où l’on renoue avec l’importance des marges contre-culturelles et la nécessité de documenter ces sursauts d’énergie spontanée, annonciateurs dès leur origine de l’ambiance des décennies qui allaient suivre.

Bérurier noir, publié sous la direction de Benoît Cailmail (conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France), de Luc Robène (historien et professeur à l’université de Bordeaux) et de Solveig Serre (historienne, musicologue et directrice de recherche au CNRS), est ainsi le premier ouvrage collectif consacré au groupe phare de la scène alternative française des années 1980. Une parution dont les aficionados ne sauront trop se féliciter de par la qualité et la variété des textes ici proposés.

Sa parution au mois de décembre 2023 dans la collection En Marge ! des éditions Riveneuve fait suite au don exceptionnel des archives de deux membres du groupe à la Bibliothèque nationale de France. Des documents qui feront l’objet d’une exposition gratuite du 27 février au 28 avril 2024 à la BnF François-Mitterrand à Paris. L’occasion de se replonger dans la furie des années 1980 au travers d’une centaine de pièces, dont des dessins originaux, des carnets de notes, des accessoires de scène, des affiches ou encore des fanzines.

Bérurier Noir (éditions Riveneuve)
PIND Punk Is Not Dead
Bibliothèque nationale de France

Propos recueillis par Laurent Courau
Illustration © Mondocourau.com
Luc Robène, Benoît Cailmail & Solveig Serre © PIND

À partir et au-delà du don des archives de François Guillemot (Fanfan / Fanxoa) et de Tomas Heuer (mastO) au département de la musique de la Bibliothèque nationale de France et du colloque qui s’ensuivit en 2022, qu’est-ce qui vous a motivés à consacrer un ouvrage à Bérurier noir, aujourd’hui en 2024 ?

Benoît Cailmail, Luc Robène et Solveig Serre : Il nous paraissait important qu’un ouvrage vienne matérialiser ce qui avait été dit, à la fois par les chercheurs et les acteurs de la scène, à l’occasion du colloque de 2022 organisé à la Bibliothèque nationale de France et au Réacteur. Nous sommes très fiers que la moitié des contributeurs de cet ouvrage ne soient pas des chercheurs stricto sensu et que Rodolphe Urbs ait illustré chacune des contributions, comme il l’avait fait en direct pendant le colloque. La collection En marge ! que nous dirigeons depuis quatre ans aux éditions Riveneuve, se prêtait particulièrement bien à la thématique de cet ouvrage.

L’ouvrage est composé d’une quinzaine de textes, pour un panorama qui apparaît aussi juste que varié, aussi immersif que distancié et analytique du sujet évoqué, depuis le cœur des années 1980 jusqu’à notre début de XXIe siècle. Comment s’est construit le choix des textes, des participantes et des contributeurs ?

Benoît Cailmail, Luc Robène et Solveig Serre : Les textes publiés correspondent en grande partie aux communications que les auteurs ont prononcées dans le cadre du colloque de mars 2022. Nous avons privilégié la complémentarité des regards sur l’objet Bérurier Noir afin de pouvoir éclairer la trajectoire du groupe dans ses multiples enjeux : création, textes et musique, scène, engagements militants et politiques, héritage et transmission, rayonnements nationaux et internationaux, perspectives sociopolitiques. L’ouvrage rend compte de cette richesse. Le coup de crayon de Rodolphe Urbs est venu irriguer le projet. Le dessinateur a également proposé un texte inédit consacré à l’œuvre de Frédéric Dard (San Antonio) et à l’influence de cet univers sur l’œuvre bérurière.

Dans leur introduction, Luc Robène et Solveig Serre évoquent la « persistance, pour ne pas dire la pérennité culturelle, artistique et sociopolitique d’une aventure collective ». Que pouvez-vous nous dire de l’héritage, sinon de la résonance de Bérurier noir dans la sphère culturelle et particulièrement dans les rangs de la jeunesse actuelle ? Ce qu’évoque notamment Coralie Douat dans votre ouvrage, au travers de son texte Carrières bérurières ?

Benoît Cailmail, Luc Robène et Solveig Serre : Bérurier Noir est quasiment le seul nom de groupe punk français qui fait indiscutablement socle dans la mémoire des jeunes, et des moins jeunes générations. C’est le nom le plus cité quand on pose la question de savoir à quel groupe renvoie l’idée de punk en France.

Nous avons voulu montrer comment à la fois l’histoire de Bérurier Noir est celle de la France des années 1980-1990, et au-delà en tant que groupe en activité, si l’on tient compte du phénomène de reformation/déformation au début des années 2000, mais encore comment la mémoire collective s’est emparée de cette histoire, comment le répertoire et la posture militante des Bérus ont marqué plusieurs générations, et finalement comment d’une certaine manière Bérurier Noir est devenu un élément incontournable du patrimoine punk français.

Il est du reste très impressionnant de constater comment des artistes aussi différents et a priori distants du punk ont eux-mêmes célébré le groupe dans leurs textes comme une influence majeure de leurs jeunesses (Damien SaezSvinkelsSeth Gueko, etc.). L’impact de Bérurier Noir est donc un impact fort ; la programmation musicale des Bérus dans les manifestations en constitue un autre exemple.

Que ce soit dans le cadre précis de cet ouvrage, du colloque à la BnF en 2022 ou du projet PIND dans son ensemble, de quelles natures furent vos échanges avec les différents acteurs ou témoins directs de la geste bérurière, que l’on n’imagine pas toujours faciles et évidents ? (sourire)

Benoît Cailmail, Luc Robène et Solveig Serre : Nous entretenons des relations suivies avec François Guillemot (FanXoa) depuis de nombreuses années, puisqu’il fait partie de l’équipe PIND. François est intervenu plusieurs fois dans les rencontres et les journées d’étude du projet. Il a également publié plusieurs textes avec nous, notamment à propos de son propre parcours. Et ces essais d’ego-histoire ont largement nourri les étapes suivantes du travail.

Lors d’une journée que nous avions intitulée « Tous en scène », François a ramené vers la table ronde les témoignages du sonorisateur Lulu, de MastO, de la costumière Valérie. Enfin, Marsu, manager du groupe, est venu également participer plusieurs fois aux débats. C’est un travail de longue haleine que de convaincre les acteurs de venir témoigner car il y a à la fois une crainte du jugement (Suis-je légitime pour dire ce que je dis ?) et certaines réticences à venir confier une intimité de groupe aux regards de la science… 

La position de François, historien, ingénieur de recherche au CNRS, qui peut mesurer l’importance de cette démarche, a beaucoup aidé à structurer le chemin qui va du témoignage au travail scientifique.

Qu’advient-il des archives données, ici par deux membres de Bérurier noir, à la Bibliothèque nationale de France ? On notera au passage des descriptions savoureuses d’objets et de reliques sur le site Archives et manuscrits, dont une « figurine Action man officier de la Wehrmacht, customisée en punk destroy » parmi les éléments de décoration murale. Quels chercheurs peuvent y avoir accès et sous quelles conditions ? Est-ce que ces archives pourront aussi faire l’objet ou participer à des expositions ?

Benoît Cailmail, Luc Robène et Solveig Serre : Comme pour tout fonds entrant à la BnF, les archives de Fanfan et mastO passent par une série de traitements visant à les rendre accessibles au public dans notre salle de lecture du site Richelieu : inventaire, reconditionnement, catalogage, estampillage, etc. Ces différents documents sont accessibles à toute personne ayant un besoin documentaire et souhaitant travailler sur les thématiques couvertes par ces archives, indépendamment de leur niveau d’études, sous réserve que leur état de conservation le permette.

Car si Fanfan et mastO ont confié leurs archives à la BnF, c’est pour qu’elles soient accessibles au public dès aujourd’hui, mais également dans les décennies (voire siècles) à venir. Par souci de les valoriser et de les montrer au public, ces deux fonds d’archives feront d’ailleurs l’objet d’une première exposition sur le site François-Mitterrand entre le 27 février et le 29 avril 2024. Nous espérons que d’autres suivront !

PIND (Punk is not dead : une histoire de la scène punk en France, 1976-2016) reste un projet de recherche unique en France. À l’heure où Tai-Luc, chanteur de La Souris déglinguée et membre éminent de la raya parisienne, vient de tirer sa révérence, on ne saurait trop applaudir à cette initiative. Quel bilan tirez-vous de votre première décennie d’existence et d’activités ?

Benoît Cailmail, Luc Robène et Solveig Serre : La disparition de Tai-Luc a été un choc pour nous. Nous sommes très tristes car nous avons perdu un ami et un collaborateur aussi qui travaillait régulièrement au projet PIND dont il avait perçu les enjeux : sauvegarder une mémoire fragile, montrer la richesse de ce que le punk a produit en France, etc. Malheureusement, Tai-Luc a rejoint d’autres acteurs flamboyants du punk qui étaient aussi passés par PIND, comme Dominic Sonic ou Philippe Pascal.

Cette première décennie PIND, qui nous a permis de montrer la richesse et la force du punk en France dès le milieu des années 1970, et de souligner l’originalité du punk en France qui n’est pas une pâle copie des productions anglo-américaines, mais au contraire participe d’une création en résistance originale, a confirmé l’urgence qu’il y avait à faire surgir l’archive punk et à récolter les témoignages essentiels de celles et ceux qui ont littéralement « fait » la scène punk en France. La Souris Déglinguée, créée à la fin des années 1970 et restée en activité pratiquement jusqu’à aujourd’hui, illustrait la force du punk en France, et simultanément sa fragilité.

Et enfin pour conclure, quels sont les prochains projets et rendez-vous autour de PIND à court et moyen termes ? Et aussi autour du département de la musique de la Bibliothèque nationale de France ? On pourrait se laisser aller à rêver que le contexte actuel appelle toujours plus d’évènements, d’expositions et de publications sur l’agitation subculturelle et les scènes alternatives des décennies passées.

Benoît Cailmail, Luc Robène et Solveig Serre : PIND est aujourd’hui en train de réfléchir à la deuxième phase scientifique du projet : construire une approche plus globale de l’idée de scène punk en France en regardant les dynamiques, la circulation des acteurs dans le monde, leurs projections (par exemple la tournée de la Mano Negra en Amérique du Sud, les concerts des Lou’s en Europe, etc.) ou les perspectives du punk au-delà des limites hexagonales (nous revenons de belles journées consacrées à la scène punk en Corse). 

Il y aura donc des colloques et journées d’étude sur cet axe fondamental de l’ouverture au monde. Par ailleurs, après avoir écumé les scènes locales (et nous n’avons pas fini), il faut désormais numériser et mettre à disposition du public et des chercheurs le capital de témoignages et d’archives. Nous avons plusieurs projets de publication à partir du travail déjà accompli et nous sommes également très heureux de voir les jeunes filles et garçons venir dans le cadre de ce projet pour poursuivre leurs travaux de recherche et leurs thèses. Ils sont l’avenir de PIND !

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