Bernard Foing (Agence spatiale européenne) « Arts et sciences, en route vers la Lune »

Alla Chernetska
1,5K vues

Depuis des millénaires et le récit de voyage imaginaire de l’auteur grec Lucien de Samosate (120-180 apr. J.-C.), les humains rêvent de visiter la Lune. Dès 1969, le professeur Gerard O’Neill de l’université de Princeton travaille, avec le concours de ses étudiants, au projet d’implantation d’une vaste colonie dans l’espace. Celle-ci serait alimentée par l’énergie solaire, pour flotter à proximité des vastes gisements minéraux de la Lune et des passages d’astéroïdes. À la même époque, les idées de l’astronome américain Carl Sagan sur la terraformation de Mars éveillent l’intérêt d’un grand public, déjà captivé par la série Star Trek.

Mais les scientifiques ne sont pas les seuls à développer des idées sur l’exploration des immensités interstellaires. Si les romans de science-fiction de la première moitié du XXe siècle gardent un caractère purement imaginaire, les astrophysiciens commencent à collaborer avec des artistes dans les années 1960. Un rapprochement entamé dans le cadre du NASA Art Program, inauguré en 1962, pour rendre plus accessibles les découvertes scientifiques de l’agence américaine. 

En 1982, un collectif d’artistes fonde l’International Association of Astronomical Artists, une association qui a pour but de rassembler les connaissances sur les recherches spatiales afin d’établir un pont entre la science, la création artistique et les imaginaires. Leurs œuvres s’appuient sur la documentation libre de droits de la NASA, ainsi que de nombreux échanges avec des ingénieurs, des astronautes et des astrophysiciens à l’avant-garde de l’aventure spatiale.

En 2011, l’Agence spatiale européenne lance à son tour l’ESA Topical Team Arts and Sciences, un nouveau programme de soutien aux artistes. Une initiative qui rejoint la longue liste de projets « arts et sciences » en activité, parmi lesquels on peut citer l’O.U.R.S. Foundation d’Arthur Woods, le projet Space Art and Science de Leonardo/Olats de la revue Leonardo, l’Art & The Cosmic Connection du Jet Propulsion Laboratory de la NASA ou encore l’installation Deep Space 8K de l’Ars Electronica Center de Linz, en Autriche.

Notre collaboratrice Alla Chernetska a rencontré l’astrophysicien Bernard Foing, chercheur à l’Agence spatiale européenne, directeur exécutif de l’International Lunar Exploration Working Group, professeur à l’université libre d’Amsterdam et à l’Institut technologique de Floride, également à l’initiative du projet SMART 1, la première mission européenne du nouveau millénaire sur la Lune, mais aussi de très nombreuses collaborations entre artistes, scientifiques et ingénieurs dans le cadre de la Moon Gallery.

Aujourd’hui, à l’heure où une nouvelle génération de chercheurs et d’entrepreneurs envisage d’installer prochainement des bases habitables sur la Lune, quel est l’état de nos connaissances et quelle importance stratégique revêt le satellite de la Terre ? À quelle échéance peut-on y envisager une présence humaine, ainsi que sur la planète Mars ? Quelles devront être les spécificités d’une architecture adaptée aux conditions de vie sur d’autres planètes ? Et que peuvent apporter de nouvelles collaborations entre les artistes, les ingénieurs et les scientifiques pour l’avenir de l’humanité dans l’espace et sur d’autres planètes ?

Propos recueillis par Alla Chernetska.
Illustrations © Mondocourau.com & Agence spatiale européenne
Portraits de Bernard Foing © École normale supérieure Paris-Saclay
Remerciements à Annick Bureaud.

À la fin des années 1960, Gerard O’Neill imaginait déjà qu’une colonie pourrait accueillir un million de personnes sur la Lune, au début du XXIe siècle. Bien que nous soyons encore très loin de voir cette vision se réaliser, pouvez-vous nous parler de l’évolution de ces idées depuis les années 1970 ? Mais aussi de l’état actuel d’avancement, ne serait-ce que conceptuel, des projets de terraformation d’autres planètes ?

La terraformation constitue l’étape ultime, le stade auquel on modifie une planète pour la transformer complètement et la rendre habitable. Nous avons connu des étapes logiques et chronologiques en termes d’exploration et d’usage de l’espace. Au départ, les astronomes observaient le mouvement des planètes. Historiquement, l’exploration spatiale commence avec ces tentatives de comprendre le fonctionnement des planètes et de l’univers. Ce qui a constitué le développement de l’astronomie. Les astronomes observaient le mouvement des planètes depuis le sol, en tentant de l’expliquer. Après, il y a une seconde étape. Celle où nous avons pu envoyer des véhicules dans l’espace : les premières fusées qui ont amené les premiers satellites artificiels, dont le Spoutnik russe en 1957, puis le premier homme dans l’espace en 1961. 

Le premier objectif de cette révolution, liée à l’envoi de fusées dans l’espace, a été de comprendre l’environnement spatial. Puis, assez vite, il y a eu des missions d’application pour observer la Terre. Ce qui a complètement changé notre regard collectif sur notre planète, sur notre responsabilité pour cette Terre qui est fragile. Dans la continuité de cette mission, nous avons procédé à l’observation de l’univers depuis l’espace, au travers d’une gamme complètement nouvelle, celle de l’étude des rayonnements X, ultraviolets et infrarouges. Un autre aspect important de ces recherches spatiales, c’est l’exploration de notre système solaire, au travers duquel on a d’abord envoyé des sondes, d’abord sur la Lune, puis sur Mars et enfin sur Venus. Durant la période de la guerre froide, on a assisté à une course pour aller sur la Lune entre les États-Unis et l’Union Soviétique. Ce qui a d’abord permis le développement de missions robotisées américaines, avec la contribution d’autres pays. Dans la foulée de ce mouvement des années 1960, un certain nombre de penseurs et de visionnaires ont réfléchi à ce qu’on allait faire durant les futures étapes de la conquête de la Lune.

Ainsi, il y a eu Gerard O’Neill, qui prévoyait le déploiement de cités orbitales. Ce que l’on appelait des « colonies » à l’époque. Aujourd’hui, on ne parle plus de « colonies », en référence aux aspects négatifs de la colonisation sur Terre et du colonialisme. On parle d’installations, de settlements pour utiliser un anglicisme ou encore de concepts de « villages lunaires ». Gerard O’Neill envisageait une grande station orbitale qui permettrait de déployer des systèmes vivants en son sein, avec un environnement spatial similaire à la température et à la pression existant sur Terre, mais flottant dans l’espace avec des espaces intérieurs où l’on pourrait fonctionner en état d’apesanteur. Il y a aussi eu d’autres visions, comme celles de bases sur la Lune et sur la planète Mars. Ce qui constituait une suite logique de ce qui avait déjà été fait avec les programmes robotiques d’Apollo. On est passé à une phase post-exploratoire de la Lune. Il y a eu la période de la construction de la station orbitale autour de la Terre, avec des navettes spatiales et de nouveaux moyens d’accès à l’espace. D’abord avec les Soviétiques, puis les Russes, et enfin avec des véhicules commerciaux. Aujourd’hui, nous pouvons avoir une dizaine de personnes à bord de la Station spatiale internationale, soit une présence humaine permanente autour de la Terre. 

Certains visionnaires envisagent un million de personnes dans l’espace, mais ça reste du domaine d’un futur assez lointain. À court terme, nous avons eu une station spatiale internationale qui regroupe les États-Unis, la Russie, le Japon, le Canada. En parallèle, il y a une station orbitale chinoise qui vient d’être déployée, ainsi que d’autres projets commerciaux. Au niveau de la Lune, nous avons développé une initiative de village lunaire qui pourrait nous conduire à de premières bases avancées qui accueilleraient dix personnes, à partir de 2030. En exploitant des ressources lunaires, comme les minéraux et l’énergie solaire, nous pourrons agrandir cette base et accueillir une centaine des personnes vers 2040, puis un millier de personnes aux alentours de 2050. On pourrait ainsi envisager une multiplication de la population lunaire tous les dix ans. Concernant Mars, ça prendra un peu plus de temps, car nous n’en sommes encore qu’à nos premiers pas, encore robotiques, sur cette planète. Et il nous reste encore à répondre à de grands défis avant d’amener des humains sur cette planète. Peut-être verrons-nous les premières missions habitées à destination de la planète Mars au milieu des années 2030, puis des bases habitées permanentes à partir des années 2040.

Nous sommes encore loin de la terraformation de Mars. Cette idée de rendre ainsi la planète rouge vivable a d’abord été formulée dans les années 1970. Des scientifiques ont indiqué la présence d’une atmosphère très ténue sur Mars, environ 1% de la pression atmosphérique de la Terre. Si on veut créer sur Mars des conditions similaires à celles de la Terre, il faut augmenter cette atmosphère. Il y a des solutions pour ça, en libérant par exemple certains dépôts de gaz qui se trouvent à la surface de Mars, mais ce processus peut prendre jusqu’à des centaines d’années. Cependant, on pourrait installer des bases sur Mars dans un premier temps, comme nous nous préparons à le faire sur la Lune.

En 2003, vous avez lancé le projet SMART 1, pour l’identification de sites d’alunissage futurs et de missions robotiques et potentiellement humaines.  Quel est l’état actuel de l’exploration lunaire, quelles étapes importantes avez-vous franchies au cours des vingt dernières années ? 

Nous avons commencé à explorer la Lune avec les missions américaines Apollo, puis la mission soviétique Luna. Ensuite, il y a eu la nouvelle mission robotique de l’Agence spatiale européenne SMART 1, étudiée à partir de 1996, approuvée en 1999, puis enfin développée et lancée en 2003. J’ai été le chef scientifique de cette mission. Nous avons fait des découvertes sur la Lune, en particulier la présence de zones qui restent en permanence à l’ombre et peuvent donc piéger des glaces. Nous avons aussi découvert des zones qui sont pratiquement toujours au soleil, et qui peuvent donc générer de l’énergie solaire pour alimenter une base habitée par des humains.

La première étape a été la flottille des missions en orbite autour de la Lune, qui ont cartographié ces découvertes scientifiques. La prochaine étape doit être un village robotique, qui accueillera des missions venues de différents pays. D’ici quelques années, nous aurons des humains qui vont se rendre sur la surface de la Lune. Le programme américain Artemis prévoit que certains humains restent en orbite autour de la Lune, pendant que d’autres descendent à sa surface afin d’y séjourner six jours. Puis, il y a aussi la perspective de construire une base avancée à partir de 2030, avec la présence permanente d’êtres humains, et enfin d’avoir dans le futur un village plus étendu, plus diversifié.

En parallèle, nous explorerons les ressources disponibles sur place, ce qui doit être fait de façon responsable pour protéger l’environnement et les sites lunaires d’intérêt historique ou culturel.

Pourquoi la Lune représente-t-elle, selon vous, un premier choix d’un point de vue politique, programmatique, technique, scientifique pour l’installation d’un village, puis en terme de recherches scientifiques et technologiques ? Quels est le but et l’intérêt principal de l’exploration de la Lune, puis de la construction d’un village lunaire ?

La Lune revêt une importance stratégique de par sa proximité avec notre planète, puis le fait qu’elle appartient au système Terre-Lune. La Lune est un autre continent, sur lequel il nous est possible de développer de nombreuses activités humaines. Notamment scientifiques, avec l’acquisition de connaissances nouvelles pour comprendre l’évolution de la Terre. On peut poser des télescopes sur la surface de la Lune et y observer tous les rayonnements possibles : magnétiques, ultraviolets, infrarouges, rayons X. Mais aussi y mener des recherches scientifiques, y étudier l’adaptation biologique. Après, il y a aussi un volet technique. On peut y tester des technologies destinées à être utilisées sur la surface de la Terre ou dans l’espace, comme des technologies de communication, d’exploitation des ressources, etc.

La Lune constitue aussi un nouveau continent de collaboration internationale pour la paix. Le droit de l’espace indique que l’on ne peut pas militariser la Lune et qu’il est interdit de s’y approprier du terrain. Puis, la Lune est aussi un moyen d’asseoir des projets politiques, des projets de collaboration pacifique, de progrès, mais aussi des projets économiques, de manufacture de produits de technologies avancées. Sa proximité fait que l’on peut y apporter des ressources, mais que l’on peut aussi en rapporter des produits finis. Pour sa part, Mars représente plutôt un continent des nouvelles découvertes scientifiques, où l’on irait chercher une vie différente de celle sur Terre.

En ce moment, plusieurs pays s’attellent à l’exploration de la Lune dans le cadre de traités de collaboration pacifique. Vous évoquez l’instauration d’une république de la Lune en 2057. Et pourtant, la Terre connaît encore de nombreux conflits économiques ou politiques. Les accords de paix n’y sont pas toujours respectés. Quelles peuvent être les garanties pour éviter ce genre de confrontation sur la Lune, dans le futur ?

Il existe un traité sur l’espace daté de de 1967, signé durant la guerre froide, qui stipule que l’on ne peut pas s’approprier des terrains sur la Lune. On ne peut pas non plus y déployer d’armes de destruction massive. On a toutes les conditions là-bas pour travailler de façon pacifique, jusque dans le cas où des pays entreraient en conflit sur Terre. On se doit d’y déployer des moyens pour travailler ensemble. Il nous faut développer des garanties pour que la collaboration y soit non seulement pacifique, mais apporte aussi des bénéfices à l’ensemble de l’humanité. Par exemple, au travers de nouvelles technologies. En impliquant non seulement la communauté scientifique, mais aussi la société toute entière, notamment avec des artistes qui deviendraient les ambassadeurs de cette mission spatiale. 

Comme vous l’avez expliqué dans d’autres interviews, la Lune regorge de ressources qui permettront de construire un village lunaire à partir de l’énergie, des métaux, de l’eau et des minéraux présents sur place ; plutôt que d’apporter des matériaux depuis la Terre. Quel est l’état d’avancement de la recherche en architecture à base de ressources lunaires ? Comment voyez-vous l’architecture lunaire dans le futur ?

La Lune nous propose de nombreuses ressources matérielles. Il y a l’énergie solaire qui s’y trouve directement disponible, car sans absorption atmosphérique. Le sol de la Lune comporte aussi des basaltes des volcans, pulvérisés quelques milliards d’années en arrière. Une poussière très fine que l’on peut extraire pour réaliser des constructions, comme celles qui existent déjà dans des déserts tels que le Sahara. Il nous est possible de développer des technologies pour faire fondre cette poussière et l’utiliser afin de produire des briques de construction. Il y a aussi la possibilité d’utiliser cette poussière et de l’imprimer en trois dimensions pour créer des structures d’habitation. Et enfin, on envisage aussi d’utiliser cette poussière pour faire pousser des plantes dans le sol lunaire, qui n’est pas très fertile. En développant des bio-technologies modernes, au moyen de certaines bactéries, pour améliorer la croissance des plantes à partir du sol lunaire. On peut aussi y extraire d’autres éléments, comme des métaux. 

Il y a donc beaucoup de possibilités d’exploration sur place. Une autre ressource que nous avons découverte sur la Lune, c’est la présence de glace d’eau. Il y existe un milliard de tonnes d’eau disponibles dans la région polaire, comprises dans la couche supérieure des premiers mètres. De plus, on n’aura pas besoin de beaucoup d’eau pour les bases habitées, parce qu’on y recyclera l’eau. Celle-ci pourra être utilisée non seulement pour ces bases habitées, mais aussi comme combustible pour des fusées à hydrogène et oxygène lancées depuis la Lune. On y trouve donc tout un panel de ressources. En ce qui concerne les constructions, nous travaillons en collaboration avec des architectes pour construire des villages, notamment des modules destinés à être habités, mais pouvant aussi servir de laboratoires, de parcs naturels protégés pour un certain nombre d’espèces originaires de la Terre, afin d’y créer une sorte de refuge en cas de catastrophe sur notre planète.

Les principales menaces pour la présence humaine sur la Lune sont les rayonnements solaires et cosmiques, les micro-météorites et les températures extrêmes. Quel est l’impact de ces contraintes sur l’architecture lunaire ?

Dans l’espace lointain, les rayonnements peuvent atteindre les zones d’habitation, qu’il nous faut donc protéger. Pour cela, il est nécessaire d’utiliser un écran qui arrête ces particules. Un mètre d’épaisseur de sol ou d’eau s’avère nécessaire pour arrêter ces particules énergétiques. Face à ces contraintes de construction, on peut utiliser des modules couverts de sol ou de couche de glace, d’une épaisseur d’un mètre. Ce qui change évidemment un peu l’aspect extérieur de ces bases. Par ailleurs, la gravité sur la lune étant six fois moindre que celle sur Terre, on saute plus haut. Il conviendra de construire des habitats avec des plafonds assez élevés, pour que vous ne vous cogniez pas la tête, lorsque vous sautez.

Selon vos projections, une centaine d’humains vivront dans un « village lunaire » aux alentours de 2040. Quelles types de missions et quelles tâches seront attribuées à ces personnes ?

Actuellement dans les stations spatiales, on trouve un mélange d’astronautes spécialisés dans la conduite des opérations de leurs modules et d’autres plus orientés vers la recherche. Lorsque nous aurons une centaine de personnes sur la surface de la Lune d’ici à 2040, on verra une plus grande diversité de métiers. Des ingénieurs qui exploiteront les ressources locales, par exemple, jusqu’à une industrie du service, également du tourisme spatial. On pourra avoir des visiteurs de courte durée, comme des journalistes et des artistes.

Il est aussi question des projets de structures d’habitation sur la planète Mars. Est-ce qu’il existe des collaborations entre vos équipes ? Entre les projets à destination de la Lune et de Mars, peut-être des idées en commun, des échanges d’expériences et de recherches ?

Le programme américain Artemis envisage d’utiliser ce qui est fait sur la Lune, afin d’aider à la future exploration de Mars. Nous exploitons cette même synergie dans le cadre de nos programmes EuroMoonMars et EuroSpaceHub, pour lesquels nous entraînons des chercheurs, des astronautes, des entrepreneurs et des explorateurs en vue de ces futurs défis.

Par exemple, nous pourrons tester des instruments, des véhicules ou des habitats sur la Lune, afin qu’ils servent plus tard de modèles pour Mars. On pourra également y faire l’expérience de séjours prolongés, loin de notre planète. La durée du voyage pour aller sur Mars reste très longue. Ça prend plus de six mois. Dans le cas d’un aller-retour, une mission martienne durera un an-et-demi.

Sur la Lune, on pourra simuler cet éloignement à grande distance de la Terre. Notamment dans des bases installées sur la face cachée de la Lune, depuis laquelle on ne voit jamais la Terre. Ce qui constituera un excellent moyen d’entraînement psychologique, pour habituer les astronautes à cet isolement, loin de la planète mère.

On assiste actuellement au développement de nombreux projets privés d’exploration de l’espace. À l’instar de la société SpaceX fondée par Elon Musk, qui vise à rendre possible la vie humaine sur Mars, ou encore de la société Blue Origin fondée par Jeff Bezos, qui s’oriente plus vers le tourisme spatial. Que pensez-vous de ces projets ? Vous semblent-ils réalistes ? Et quel est l’impact de ces initiatives privées sur l’exploration de l’espace à un niveau international ?

Ces projets du secteur privé, en particulier celui d’Elon Musk, ont déjà révolutionné l’écosystème de l’espace. Le développement de fusées réalisé par Elon Musk a changé notre mode d’accès à l’espace, en diminuant les coûts et en facilitant le transport d’équipes à destination des stations spatiales.

SpaceX a développé une très grande fusée, sélectionnée comme moyen de transport vers la Lune pour la mission Artemis 3. Les projets de la société Blue Origin ne sont pas strictement orientés vers le tourisme spatial. Ce sont des projets de plus grande ampleur. Ils comportent des aspects scientifiques, écologiques et politiques. Jeff Bezos développe aussi l’idée de construire des colonies en orbite autour de la Terre. Son équipe vient encore d’être sélectionnée par la NASA pour développer un alunisseur et construire une base avancée sur la surface de la Lune, dans le cadre de la mission Artemis 5. Il existe un grand nombre d’acteurs privés qui développent des services ou des outils destinés à l’exploration et à l’utilisation de l’espace.

Vous avez initié le projet Moon Gallery, dans le cadre duquel des œuvres d’art ont été envoyées à bord de la Station spatiale internationale. Qu’est-ce qui vous a amené à lancer ce projet, dont la prochaine étape verra l’expédition d’œuvres d’art sur la Lune en 2025 ?

En effet, l’activité de Moon Gallery consiste à associer des artistes, des scientifiques et des ingénieurs. 

Puisque l’exploration de l’espace est une activité qui concerne l’humanité toute entière, il faut y inclure tous ses domaines de création. Ça fait une dizaine d’années que j’ai lancé le projet de la Moon Gallery. Pour faire suite à une expérience à l’occasion de laquelle nous avions envoyé des échantillons dans l’espace, afin d’étudier la survie des systèmes vivants et organiques en milieu spatial. En 2002, nous avons lancé une première capsule, suivie d’une une seconde en 2005. Ces échantillons ont été exposés pendant trois semaines dans l’espace, puis analysés à leur retour. Nous avons ensuite réalisé, à deux reprises, une expérience similaire sur la Station spatiale internationale. Où nous avons exposé des plateaux d’échantillons en 2007, puis en 2012. 

C’est en 2010 que j’ai eu l’idée d’inviter des artistes à participer à ce projet et d’envoyer leurs œuvres dans l’espace. Lorsque je me suis renseigné sur la possibilité d’envoyer ces œuvres pour les exposer sur la Lune, les industriels consultés m’ont demandé un million d’euros par kilogramme. J’ai donc opté pour une autre solution, en proposant de disposer les œuvres sur un plateau de 10 x 10 cm, avec 1 cm pour chaque œuvre d’art, pour un total de 100 œuvres d’art. Nous avons ainsi obtenu une masse beaucoup plus légère à envoyer, mais aussi généré un projet véritablement collectif. L’idée est d’essayer d’envoyer, non seulement, les œuvres d’art d’un individu centré sur lui-même, mais aussi une collection d’œuvres d’art de différents artistes pour montrer les divers aspects de l’humanité. Ce qui m’a amené à recruter un certain nombre de curateurs et d’artistes.

Mais avant d’aller sur la Lune, nous avons déjà réalisé un premier test. Un plateau de 8 x 8 cm, comportant 64 œuvres d’art, a été expédié à bord de la Station spatiale internationale. Il a été lancé en février 2022 et nous venons de récupérer les œuvres en 2023. Au préalable, nous avions d’abord exposé ce projet à travers l’Europe depuis 2016. Et nous essayons d’avancer sur le projet suivant, le projet Moon Gallery qui devrait partir sur la Lune d’ici deux ans. 

Quel type d’œuvres avez-vous envoyées dans l’espace, dans le cadre du projet Moon Gallery ? Est-ce que ces œuvres sont en rapport avec l’exploration spatiale ?

De nombreux concepts se trouvent réunis au sein de la Moon Gallery, par le biais d’un collectif d’artistes originaires de pays différents et avec des parcours originaux ; ce qui ne fait que souligner la variété et la diversité de la créativité humaine, réunie dans un seul et même cube. Parmi les œuvres, il y a une perle humaine que l’artiste a créée à partir de son propre corps (Henk Rogers, connu pour son implication dans la diffusion du jeu Tetris, mais aussi pour son activisme climatique et en tant que co-directeur de notre base HI-SEAS à Hawaii), Ronald Vles, un autre artiste, explorateur et musicien qui voyage beaucoup et nous a envoyé une œuvre inspirée par l’amitié, également Eva Petrič, une artiste transmédia qui a conçu une toile et un cocon humain. Et encore bien d’autres artistes, tous fascinants de par leur parcours respectifs  et la diversité de leurs messages.

Selon vous, que peuvent apporter de telles collaborations entre artistes et scientifiques ? Est-ce que l’art ouvrirait, par exemple, de nouveaux points de vue sur la recherche scientifique et le développement  technologique dans le domaine spatial ? 

J’ai pu contribuer à quelques expériences d’artistes en résidence, par exemple, à la NASA. Dans les années 2005-2007, l’Agence spatiale européenne a également mené une étude avec le groupe ETTAS (European Space Agency Topical Team Art & Science). Il m’est aussi arrivé de collaborer avec des artistes en résidence au Centre européen de recherche et de technologie spatiales. Notamment Ayako Ono, qui développé un concept de « Lunar Zen Garden » en utilisant nos robots. Ou encore Aoife van Linden Tol, qui s’est inspirée des explosions cosmiques et avec laquelle nous avons conçu un habitat lunaire, le Sky Lake.

À partir de 2010, j’ai développé ces activités dans le cadre du programme ArtMoonMars, soutenu par l’Agence spatiale européenne, mais aussi par la Fondation Lunex que nous avons créée en 2001. Cette fondation promeut les recherches dans l’espace. Nous  organisons, par exemple, des ateliers. Pour l’Académie de la Lune, un atelier organisé au Centre européen de recherche et de technologie spatiales et à l’Amsterdam SMART Project Space, nous avons invité des experts scientifiques et techniques, mais aussi des artistes et des architectes, des personnalités de la mode et de la politique. Cette collaboration intense a duré deux semaines pour donner lieu à une exposition, puis à des activités qui se sont poursuivies durant quelques années, dont une boutique « lunaire » au centre d’Amsterdam.  Nous avons aussi organisé des cours sur l’espace dans des facultés, comme par exemple aux Pays-Bas, à la Haye et à Rotterdam. Durant plusieurs mois, les étudiants ont puisé leur inspiration dans nos recherches pour leurs projets personnels.  Nous leur avons organisé des visites d’une journée au Centre européen de recherche et de technologie spatiales, dans des centres d’entraînement d’astronautes. Ce qui leur a fourni de la matière pour travailler dans leurs ateliers personnels, développer des projets et organiser des expositions.

Et enfin, dans le cadre de notre Fondation Lunex, d’EuroMoonMars et d’ArtMoonMars  nous avons déployé le projet Moon Gallery. Il y a eu Moon Gallery: Test Flight, lancé vers la Station spatiale internationale en février 2022. Il y aura bientôt Moon Gallery sur la Lune, ainsi que d’autres initiatives de ce type. Récemment, nous avons aussi obtenu un soutien du Comité de l’Espace européen de la recherche et de l’innovation pour former des chercheurs, des astronautes et des entrepreneurs spatiaux. Un festival s’est tenu à Ibiza au mois de mai dernier. Nous avons également construit une base lunaire mobile qui a d’abord été exposée à Padoue au mois de septembre 2023, puis actuellement à la Fête de la science de l’École normale supérieure Paris-Saclay jusqu’au 13 Octobre, et prochainement au NL Space Campus de Noordwijk, à partir du 16 octobre.

Notre fondation Space Renaissance International vient de soumettre une initiative devant l’Organisation des Nations unies pour créer un nouvel « objectif de développement durable », le Space for All on Earth & Beyond. Ainsi, nous développons différentes dimensions afin que l’espace soit accessible à toutes et à tous, dans toute ses dimensions : recherche, technologie, coopération pacifique, ressources, économie et emplois, inspiration, éducation et renaissance spatiale.

Related Articles