Keisha Howard « Sugar Gamers & le pouvoir de transformation des jeux vidéo »

Ira Benfatto
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Née de la révolution industrielle sur la rive sud-ouest du lac Michigan, Chicago a une histoire fortement empreinte de ségrégation raciale. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les populations blanches les plus aisées quittent la métropole en récession pour les banlieues. On assiste ensuite au déplacement forcé de dizaines de milliers d’habitants afro-américains vers les quartiers du sud de la ville, où s’élèvent des barres d’immeubles aux proportions inhumaines, les fameux projects. Dans les années 1980, la « guerre contre les drogues » du président Ronald Reagan, et l’incarcération de masse qui s’ensuit, engendrent une vague de crime et de pauvreté sans précédent. Les quartiers du South Side deviennent le territoire des gangs et du crack aux yeux des médias de masse et du reste de l’agglomération.

Et pourtant, c’est à cette même époque et précisément dans ces quartiers qu’émerge une nouvelle musique qui mélange les rythmes de la disco et du funk aux mélodies synthétiques de l’électro-pop allemande. La house music porte la jeune Keisha Howard de ses accents futuristes. À contre-courant des jeunes filles qui l’entourent, elle s’immerge dans la littérature fantastique et de science-fiction, tout en découvrant les jeux vidéo au côté de son grand-frère. Dans son imaginaire, l’adolescente introvertie se raconte en super-héroïne cyberpunk qui combat le monde corporatiste au moyen de son bras cybernétique. Ces jeux électroniques constituent sa première incursion dans le monde de la technologie, elle y découvre la liberté de choisir sa propre voie, de suivre ses propres règles du jeu ; sur les écrans de ses ordinateurs, comme dans la vie réelle. 

J.G. Ballard, auteur du roman High Rise, un rêve d’urbanisme qui tourne mal à l’instar des projects de Chicago, confiait ainsi au journal The Guardian en 1963 : « La science-fiction est la seule forme de récit qui célèbre les possibilités du futur, plutôt que la définition du passé. De sorte que le caractère d’une personne n’y est pas limité par ses origines, par ses parents, par le contexte social dont elle est issue. La science-fiction célèbre les possibilités que nous offre la vie ».  De fait, le personnage de « dure à cuire » des rêves d’enfant de Keisha Howard se manifeste dans le réel à partir de la fin des années 2000. En 2009, elle fonde Sugar Gamers, une communauté autour des jeux vidéo et de la technologie tournée vers l’inclusion des femmes, puis des gamers de couleur et LGBTQ+, minorités longtemps sous-représentées dans le monde du jeu vidéo.

Aujourd’hui primée à de maintes reprises, son organisation a trouvé sa place dans une industrie du divertissement en plein boom. Sugar Gamers aide ses membres à faire un métier de leur passion, pour devenir développeurs, scénaristes, bêta-testeurs, artistes ou designers de jeux vidéo. Au travers du programme « Intro to Futurism », de ses game-labs en partenariat avec Adidas et la NBA ou encore de ses ateliers sur la réalité virtuelle en collaboration avec HTC, Keisha Howard introduit les jeunes des quartiers défavorisés aux nouvelles technologies. En mettant l’accent sur un état d’esprit propice à la réussite dans notre monde en perpétuelle mutation, elle leur prouve que la technologie et les imaginaires peuvent se révéler les clefs de leur évolution sociale, mais surtout qu’il ne tient qu’à eux de devenir les acteurs du monde technologique de demain.

Le site officiel de Sugar Gamers
le site officiel de Keisha Howard

Propos recueillis par Ira Benfatto
Portraits de Keisha Howard © Matthew Coglianese

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et des facteurs qui ont déclenché votre fascination pour la technologie, les jeux vidéo, la science-fiction et le futurisme ? Les quartiers sud de Chicago occupent une place importante dans les annales de la culture pop et de l’histoire de la musique électronique, avec la naissance du mouvement futuriste et underground de la house music. Pensez-vous que ce milieu a également joué un rôle dans la formation de votre parcours personnel et de vos intérêts ?

Mon parcours s’est trouvé largement influencé par mes racines dans les quartiers du sud de Chicago, là où un puissant mélange de genres musicaux a créé une niche culturelle unique, entremêlant des récits d’innovation, de rébellion et de créativité. L’émergence de la house music, avec ses accents futuristes, a créé une toile de fond vibrante dont s’est nourri mon intérêt pour la technologie et les jeux vidéo. Ma famille et en particulier ma grand-mère ont joué un rôle essentiel dans la formation de mon paysage sonore. Bien qu’elle manifeste une profonde affection pour le R&B classique, celle-ci n’a jamais hésité à s’immerger dans de nouvelles expériences soniques, comme la synthwave des années 1980. Un genre musical que je trouve irrésistiblement lié aux souvenirs des premières bandes sonores de jeux vidéo lors des sessions de jeu avec mon frère aîné. Cet environnement kaléidoscopique, qui mêlait l’ancien et le nouveau, le classique et l’expérimental, a non seulement façonné mes préférences esthétiques, mais a également éclairé ma compréhension de la manière dont différents éléments peuvent coalescer pour créer quelque chose de novateur. Cette philosophie se retrouve dans mon travail sur la technologie et sur les jeux vidéo, où la diversité et l’inclusion constituent le fondement de toute entreprise innovante.

En tant que fondatrice de Sugar Gamers, une communauté de gamers et de technophiles unique conçue pour les femmes et dédiée à la promotion de l’inclusion parmi les geeks et aux joueurs sous-représentés, qu’est-ce qui vous a poussé à créer cette organisation en 2009 ? Et comment votre communauté s’est-elle développée au fil des ans, à la fois en ligne et dans le monde réel ?

Sugar Gamers est né d’un besoin réel et du désir fervent de créer un espace où les joueurs sous-représentés, en particulier les femmes, pourraient trouver une communauté, une validation et une plateforme. Si les premiers jours ont été marqués par de simples rassemblements d’individus partageant les mêmes idées, la communauté s’est magnifiquement épanouie au fil des ans, intégrant à la fois les mondes numérique et physique, favorisant les connexions, prônant l’inclusivité, et constituant un pôle vibrant où les idées, les expériences et l’amour geek sont généreusement partagés et célébrés.

Vous servez d’illustration parfaite à la façon dont les jeux vidéo peuvent servir d’accélérateur de créativité et catalyser le changement social. Pourriez-vous nous parler de l’influence transformatrice des jeux vidéo et de la manière dont ils parviennent à avoir un impact aussi positif sur leurs utilisateurs ?

Pour moi, le jeu vidéo n’a jamais été qu’un simple divertissement. Il s’agit d’un médium à la résonance profonde qui permet de raconter des histoires, d’explorer des réalités alternatives et, plus important encore, de construire des communautés. La beauté et le potentiel du jeu résident dans sa capacité à unir les individus au-delà des divisions géographiques et culturelles, en fournissant un espace partagé où la collaboration, l’empathie et les expériences communes peuvent agir comme des outils de transformation pour l’évolution sociale et individuelle.

Je distingue un certain parallèle entre les jeux vidéo et la vie réelle. Tout comme dans la vie, les jeux nous conditionnent à une obsession de la victoire, à adhérer à un ensemble de règles, en oubliant souvent l’essence même du voyage. Mais ce ne sont pas toujours les trophées ou les scores élevés qui forgent notre réussite. Ce sont plutôt les épreuves, les défis, les défaites et les réponses que nous y apportons qui façonnent véritablement notre caractère.

Les jeux vidéo ont cette capacité intrinsèque de nous enseigner la résilience. Ils nous montrent que chaque défaite est une occasion d’apprendre, de grandir et d’aborder les défis différemment la fois suivante. La leçon inestimable que j’ai tirée des jeux, et que j’ai également partagée lors de ma conférence TEDx, est que nos véritables adversaires ne sont pas seulement les défis du jeu, mais les peurs du monde réel – la peur du jugement, de l’échec et le sentiment accablant de ne pas avoir de but.

En présentant ces technologies et le monde du jeu vidéo à la jeune génération, je souhaite plus que les divertir ou les éduquer. J’espère leur faire prendre conscience qu’ils ont la liberté de choisir leur voie et de redéfinir leurs règles du jeu, à la fois virtuellement et dans la réalité. J’aspire à faire naître en eux une étincelle de courage, en les engageant à considérer les échecs non pas comme des impasses, mais comme des points de départ pour de nouvelles aventures. En naviguant dans les mondes de ces jeux, je veux qu’ils se sentent équipés pour relever les défis du monde réel, en comprenant que chaque revers peut être le point de départ d’un renouveau, et que la vraie victoire se trouve dans le processus, l’apprentissage et la progression.

Vous êtes passé du genre cyberpunk au solarpunk, un mouvement littéraire et artistique apparu au Brésil au début des années 2010, et qui offre une image plus optimiste de l’avenir de notre planète. Pourriez-vous nous raconter ce qui vous a attiré vers le solarpunk ? D’après vous, dans quelle mesure conserve-t-il l’éthos punk ? Et encore, en quoi ce mouvement influence-t-il votre travail et vos actions actuelles ?

Le solarpunk, avec son optimisme radieux et ses solutions créatives aux problèmes du monde réel, m’a attiré par le contraste et le complément rafraîchissants qu’il apporte aux paysages souvent dystopiques du cyberpunk. Le mouvement, sans renoncer à l’esprit rebelle du punk, évoque une vision tournée vers l’avenir qui harmonise la technologie et la nature, ce qui résonne profondément avec mes aspirations et les projets que je défends au sein de Sugar Gamers Labs. La relation symbiotique entre l’humanité et la technologie, explorée dans le solarpunk, se retrouve dans nos projets, où nous recherchons des solutions durables, inclusives et innovantes pour l’avenir.

J’aimerais connaître votre point de vue sur l’influence des narrations dans notre paysage culturel, au sens large. En abordant les facettes les plus difficiles des récits dominants dans la culture populaire, notamment la crise climatique, la technophobie, les inégalités sociales et l’exploitation omniprésente, il semble évident que vous explorez activement des perspectives alternatives. Étant donné que vous vous inspirez profondément de la fiction spéculative, comment percevez-vous son rôle de catalyseur de la transformation au sein des industries technologiques et ailleurs ?

La fiction spéculative ne se contente pas de propulser des récits dans le domaine du fantastique, elle nous invite aussi à réfléchir sur nos paysages socio-technologiques, présents et futurs. Elle nous encourage à envisager des voies alternatives, à explorer des pistes où la technologie peut être un outil d’inclusion, de durabilité et d’égalité. Au sein des industries technologiques et dans des contextes culturels plus larges, les récits inspirés par la fiction spéculative peuvent servir de modèles, nous permettant de concevoir des réalités à la fois avancées d’un point de vue technologique et plus respectueuses de l’être humain.

Wangechi Mutu, Crocodylus (2020) © Charlie Rubin pour The New York Times

Est-ce que vous vous intéressez aux derniers développements de l’afrofuturisme et du futurisme africain ? Par ailleurs, dans un contexte plus large, quels sont les auteurs, artistes et créateurs contemporains que vous trouvez les plus captivants à ce jour et que vous souhaiteriez présenter à nos lecteurs ?

L’afrofuturisme et le futurisme africain ne sont pas seulement fascinants, ils sont cruciaux. Ils tissent les cultures et les mythologies africaines avec des narrations avant-gardistes dans une riche tapisserie, créant un espace où les récits de la diaspora africaine sont racontés à travers un prisme à la fois célébratif et aspirationnel. Des créateurs comme Nnedi Okorafor et des artistes comme Wangechi Mutu créent des univers où l’avenir est intimement lié à l’ancestral, ce que je trouve incroyablement inspirant.

En guise de conclusion, comment concevez-vous de l’avenir de nos sociétés à l’échelle mondiale et quels conseils donneriez-vous aux jeunes générations ?

Alors que nous nous dirigeons collectivement vers l’avenir, il est évident que nous nous embarquons pour un voyage parsemé de possibilités enchanteresses et de défis redoutables. Mes pensées oscillent entre un optimisme prudent et une détermination résolue à tracer des voies qui garantissent que nos voix, en particulier celles des communautés qui ont souvent été reléguées à la périphérie, ne seront pas seulement entendues mais aussi soutenues avec enthousiasme.

Pour les prochaines générations, mes conseils s’articulent autour de la compréhension du fait que notre avenir sera une mosaïque de nos actions et de nos voix collectives. S’engager avec empathie, curiosité et résilience. Comprendre que si l’avenir est incertain, il recèle aussi des possibilités inégalées pour ceux qui sont prêts à entreprendre, à explorer et, surtout, à construire ensemble. Il n’est pas seulement essentiel, mais impératif de créer des espaces où nos communautés s’entremêlent. Où nos récits élèvent, afin de nous assurer que, lorsque nous naviguerons sur les terrains accidentés du futur, nous le ferons guidés par un chœur de voix aussi diverses que harmonieuses.

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