Jean-Michel Truong « Être des tisseurs d’étoffe humaine »

Laurent Courau
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Analyste des technologies du dépassement de l’Homme au travers de romans d’anticipation rien moins que prophétiques, consultant auprès d’entreprises européennes de haute technologie en Chine, essayiste et auteur d’un projet de réforme des finances publiques, pionnier de l’intelligence artificielle en Europe aux manettes de la société Cognitech dès 1985 et philosophe de formation, Jean-Michel Truong défie toute tentative de catégorisation.

Ce nouvel entretien, daté du mois de juin 2023, nous donne l’occasion de revenir sur certains de ses thèmes de prédilection dont les intelligences artificielles, désormais à la une des médias de masse, sur le mécanisme de dissolution du lien social propulsé par la puissance des réseaux des élites mondialisées, en revenant sur le mouvement des Gilets jaunes, puis la pandémie de Covid-19, et enfin sur le devenir d’une humanité confrontée à la « figure totalement inhumaine du Successeur ».

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Propos recueillis par Laurent Courau.
Illustration © Mondocourau.com
Portrait de Jean-Michel Truong © Jean-Michel Truong

Notre entretien précédent, publié sur La Spirale, remonte au mois de novembre 2018, quelques jours avant la première apparition du mouvement des Gilets jaunes. Vous y insistiez sur l’importance capitale du lien social. Je vous cite : « À la source ultime de tous les problèmes contemporains se trouve le mécanisme de dissolution systématique du lien social, — de « dissociation des communautés » contrastant avec la « coalition des appareils » décrit au chapitre 10 de Totalement inhumaine — dont le but est, pour faire place nette aux réseaux des élites mondialisées, de disloquer les nôtres. » De là, il me serait difficile de ne pas vous interroger sur le regard que vous portez sur les quatre années qui ont passé depuis cette interview, avec ce mouvement spontané de protestation, suivi par la pandémie de Covid-19 et les mesures mises en place par les gouvernements pour y répondre ?

Cette période — qui s’inaugure comme vous l’observez à juste titre avec les Gilets jaunes, se poursuit avec la pandémie et, ajouterai-je, se prolonge sous nos yeux avec la guerre en Ukraine et ses répercussions internationales, notamment en Chine — est en effet riche en questionnements, encore que trop actuelle, trop confuse et trop protéiforme pour que des enseignements utiles puissent en être dérivés. S’agit-il des premières secousses du séisme ultime évoqué au dernier chapitre de Totalement inhumaine — au cours duquel l’humanité irrémédiablement disloquée cède sa place dans l’Histoire à son Successeur —, ou bien sommes-nous simplement témoins de ce que Gramsci, dans ses Cahiers de prison, nommait une « crise d’hégémonie » — un de ces épisodes convulsifs où se dissolvent les médiations entre l’État et la société civile ayant permis la constitution du « bloc historique » existant,  sans qu’aucun des antagonistes ne dispose d’assez de ressources matérielles et symboliques pour imposer un nouveau leadership —, crise qui se résout généralement en un « équilibre catastrophique des forces », dont le fascisme est l’issue la plus courante ? Après tout, même si les Gilets jaunes ont paru un moment incarner les epsilon de Totalement inhumaine, il a suffi que l’État débourse dix-sept milliards pour en purger les ronds-points. Au temps pour la révolution ! C’est pourquoi Totalement inhumaine précisait « La présence, même violente, des epsilon, ne gênera personne tant qu’ils se contenteront de hanter les marges. Les problèmes ne surgiront que lorsqu’ils viendront à passer — sous l’influence de quel catalyseur ? — de l’état dilué à l’état précipité, du parasitisme individuel à l’action organisée, d’une posture de repli du monde à la volonté d’en changer. »

D’un autre côté, durant ces quatre années riches en transformations, un phénomène bien plus intéressant du point de vue du Successeur est apparu au grand jour, que Jean-Jacques Beineix, ce grand découvreur de tendances, avait su repérer status nascendi dès 1994 dans son court-métrage Otaku : fils de l’empire du virtuel, et qui a fourni le décor de mon roman de 1999 Le Successeur de pierre. Il s’agit de l’aspiration — alors limitée à quelques marginaux comme les Otakus, mais exprimée de nos jours, du fait de la pandémie, par de larges pans de population — à ce que j’appellerais la re-foetalisation : le besoin de retourner à l’habitat primordial, de séjourner à nouveau et pour toujours en un dedans au-dehors duquel il n’y a plus rien à désirer sinon, selon la formule de Nietzsche, « une chose bien simple : que nul ne leur fasse de mal. »  L’homme post-Covid est un confiné déchu qui se souvient de la matrice. Il est né deux fois : la première lors de son expulsion du ventre maternel, et la seconde le jour où, le coronavirus passé, il dut quitter son cocon pour se réinsérer dans le flux du dehors. Né donc, puis déconfi—né. On sait depuis Freud — voyez son texte de 1926, Inhibition, symptôme et angoisse — combien est structurant le trauma de la première naissance. Il appartiendra aux psychanalystes à venir de mesurer l’impact de celui de cette re—naissance. Les Imbus chinois ont déjà pu en éprouver la puissance quand le premier cri des foules re—naissantes après avoir été, trois années durant, strictement incarcérées, fut un impensable « À bas Xi Jinping ! ».

D’ores et déjà, ce tropisme émergent crée un droit nouveau, que Totalement inhumaine préfigurait ainsi :

Le droit du Cheptel est d’être gardé indemne de tout mal — un droit à l’« indemnité », mais tous l’appellent droit au bonheur. Ce droit, au mieux, s’alignera sur celui que les Imbus concèdent à leurs bêtes de compagnie. « Il paraît que vous, Européens, traitez vos animaux avec amour. S’il vous plaît, traitez-nous comme des animaux ! » : cette supplique d’un réfugié kurde à la frontière turque, lors de la Guerre du Golfe, sourdra du cœur même des orgueilleuses métropoles de la « nouvelle humanité », et c’est à y faire droit que s’évertueront les « nouveaux humanistes ». Revendication d’une existence hors dol, l’indemnité, destin ultime du Cheptel, sa nostalgie, sa tension, son asymptote. Figures actuelles de l’indemnité, le fœtus, l’amant dans l’orgasme, le junkie à l’instant du flash, le mystique en extase, le supporter au moment du goal, le hacker quand craque le code, le gosse en symbiose avec sa Playstation approchent fugitivement de cet état de grâce sans jamais y séjourner.

On peut donc interpréter le Quoiqu’il en coûte macronien et son cortège d’allocations comme une énième médiation par laquelle les Imbus tentent, en faisant droit à l’aspiration à l’indemnité du Cheptel, de prolonger le bloc historique ébranlé. Mais il n’est pas interdit — en même temps ? — d’y déceler un nouveau progrès de cette dissociation des communautés qui fait le lit du Successeur.

À l’écart des objectifs des médias de masse, de nouveaux réseaux d’initiatives citoyennes se déploient pour refaire « collectif », autant que faire se peut loin du joug de la finance. Phénomène que l’on retrouve dans toute l’Europe. Et donc en France, dans les campagnes et particulièrement sur la fameuse « diagonale du vide », cette large bande de territoire qui va de la Meuse aux Landes, où les densités de population sont relativement faibles. Considérez-vous qu’il s’agisse là d’une forme de « chant du cygne » ? Que la dislocation de ces réseaux renaissants s’avère d’ores et déjà inéluctable pour faire définitivement place nette à ceux des élites mondialisées ?

Il est trop tôt pour se prononcer sur le devenir de ces phénomènes émergents. Gilets jaunes, déconfinés chinois, zadistes… tout dépendra de la volonté et de l’aptitude de ces epsilon à persister et prospérer dans le collectif et de celle des Imbus à empêcher leur unification. Ce sera une lutte réseau contre réseaux — coalition établie contre coalitions jaillissantes — et tout ce que nous pouvons en dire avec certitude aujourd’hui, c’est qu’elle sera sans merci. Des dizaines de borgnes et de mutilés — pas en Chine : chez nous, au « pays des Droits de l’Homme » ! — peuvent d’ores et déjà en témoigner. Et, à en croire la conclusion de Totalement inhumaine, ce ne sont que préliminaires :

La confrontation de ces deux projets dévoilera le fond d’humanité non encore mis à nu par les crises précédentes – les réserves de cruauté non consommées au Rwanda, les capacités de carnage non épuisées à Hiroshima, le potentiel créatif inexprimé à Auschwitz. Comme la collision à haute énergie des particules révèle les vérités dernières de la matière, ce choc et les abominations qui s’ensuivront exposeront en pleine lumière la nature ultime de la matière humaine et justifieront, par contraste, l’immense espérance placée dans la figure totalement inhumaine du Successeur.

Autre sujet dorénavant sur l’avant-scène médiatique, celui de l’intelligence artificielle, que vous connaissez bien pour avoir co-fondé Cognitech, société européenne spécialisée dans ces technologies, mais aussi pour l’avoir abordé à maintes reprises dans vos écrits. Comment réagissez-vous au récent affolement autour de ChatGPT et des intelligences artificielles génératives ? S’agit-il véritablement d’une rupture technologique et d’un saut dans l’inconnu, ainsi que le laisse volontiers entendre Sam Altman, le PDG d’OpenAI, dans ses tournées de promotion médiatique ?

Notons pour commencer que ce n’est pas un « autre » sujet, mais l’autre versant du même sujet : Pendant que l’Humain se désagrège — et à raison même de sa désagrégation — le Successeur étend son empire.

Ceci précisé, pour répondre à votre question, il faut se souvenir que le projet d’imiter avec des machines les activités réputées intelligentes d’organismes vivants, notamment humains, que l’on désigne paresseusement par le terme d’intelligence artificielle, couvre en réalité des activités très diverses. En fait, quatre écoles de pensée concurrentes, reposant sur quatre paradigmes — quatre représentations de l’intelligence — différents, se disputent la scène : 

On trouve d’abord les tenants de la force brute, qui considèrent que l’intelligence n’est au fond que le résultat de calculs extrêmement rapides sur des données extrêmement abondantes. L’essentiel de leurs efforts consiste donc à concevoir des ordinateurs de plus en plus puissants et à assembler des bases de données de plus en plus volumineuses pour les alimenter. Cette conception est contemporaine de la naissance du premier ordinateur programmable, Colossus Mark 2, à Bletchley Park en 1943 ;  

Puis, il y a le courant connexionniste, qui professe que l’intelligence est le produit de l’apprentissage de réseaux de neurones. Les adeptes de ce courant rivalisent d’ingéniosité pour reproduire la connectique et les propriétés du système nerveux central. La première publication sur les réseaux de neurones artificiels de McCulloch et Pitts date de 1943, celle de Rosenblatt sur le Perceptron de 1957 ; 

Ensuite, on trouve les cognitivistes qui définissent l’intelligence comme la capacité de raisonner logiquement sur des faits à l’aide de connaissances expertes. Dans leurs officines, on concocte des méthodes de représentation des connaissances et des algorithmes simulant les raisonnements humains. Leur chef de file fut Edward Feigenbaum, qui commença à développer son premier système-expert, Dendral, en 1965 ;  

Enfin, il y a les évolutionnistes, qui tiennent que l’intelligence est le produit d’une sélection plus ou moins naturelle au sein d’une population d’agents capables d’adaptation. Ils espèrent un jour être en mesure de reproduire le processus évolutif ayant conduit à l’émergence de systèmes organiques intelligents. Fait notable, le premier théoricien de ce courant de pensée fut Alan Turing lui-même, le père de Colossus Mark 2. Il l’exprima dès 1950, dans un article séminal, Computing machinery and intelligence.

Si dans ce rapide survol, forcément réducteur, je m’appesantis sur le calendrier, c’est pour mettre en évidence un fait contre-intuitif : les quatre paradigmes fondateurs de l’intelligence artificielle telle qu’elle triomphe aujourd’hui sur Internet et dans les médias ont été posés par différentes chapelles de chercheurs au cours de la seconde moitié du siècle dernier. Depuis, plus rien. Nihil novi sub sole — rien de fondamentalement nouveau au XXIe siècle dans le champ de l’IA. Tout était là, exposé dès le début. Il n’y a pas de rupture. Seulement, répété sur six décennies, l’obstiné contrepoint des quatre voix originelles, développant inlassablement leur mélodie en s’entrelaçant comme dans une fugue de Palestrina, certaines restant inaudibles pendant plusieurs mesures, puis se mêlant à nouveau aux autres, certaines introduisant des altérations dans leur ligne initiale, d’autres lui restant obstinément fidèles. ChatGPT, qui résulte de la concordance de phases des voix force brute et connexionniste, n’est qu’un moment de cette polyphonie qui en a connu avant lui — la voix cognitiviste fut prépondérante dans les années 1980 — et en connaîtra d’autres après — la voix évolutionniste, bien silencieuse jusqu’ici, étant ma favorite. Je dirai plus loin pourquoi.

Dès lors, vous étonnerez-vous, pourquoi ChatGPT n’est-il pas apparu plus tôt ? À cela, trois raisons, à mes yeux :

D’abord, la quantité de données disponibles. Là où, dans les années 1980, pour développer une IA, on partait de connaissances complexes recueillies à grands frais auprès d’experts humains — par définition rares — puis modélisées sous forme de règles d’inférences assimilables par des machines, aujourd’hui on sait compiler automatiquement les masses phénoménales de données brutes, spontanément et gratuitement mises en ligne par les myriades d’utilisateurs des plateformes des GAFAM, ou directement captées sur la bande passante d’Internet ; 

Ensuite, la puissance des calculateurs digérant ces données, qui a été multipliée par 20 millions entre le début des années 1990 et celui des années 2020 et dont on peut prévoir qu’elle s’accroîtra encore de plusieurs ordres de grandeur au cours de la prochaine décennie du fait de la généralisation des ordinateurs quantiques.  Ainsi la Chine vient-elle d’annoncer que son ordinateur quantique Jiuzhang exécute en moins d’une seconde des calculs que les ordinateurs classiques les plus rapides du moment prendraient cinq ans à résoudre ; 

Enfin, la circonstance d’un environnement culturel et médiatique — et partant, financier — exceptionnellement favorable. Dans Totalement inhumaine, j’ai montré comment les principales avancées du Successeur au XXe siècle avaient été rendues possibles par l’apparition de boucles de rétroaction positives entre d’un côté les ressources allouées à une technologie émergente (aux « e-gènes ») et de l’autre la quantité d’informations (de « mèmes ») circulant à propos de cette technologie. L’étude de ces « pompes mème/e-gène » a fait l’objet de mon séminaire à Centrale Paris de 2004 à 2007. Leur apparition, sans laquelle il n’est pas d’avancée technologique possible, est un événement relativement rare. Le surgissement actuel de l’IA connexionniste dans la conscience collective, dont témoigne le bond spectaculaire de la requête « ChatGPT » sur Google — de quelques milliers de résultats il y a six semaines à plus de 792 millions aujourd’hui —, paraît donc d’excellent augure pour les actionnaires d’OpenIA. 

Pourtant, si « saut dans l’inconnu » il y a, c’est bien pour ces derniers. Car, et j’en finirai là sur ce chapitre, pas plus que le paradigme cognitiviste qui connut une brève apothéose dans les années 1980, le paradigme connexionniste qui inspire ChatGpt et ses semblables ne me paraît fondé sur une théorie valide de la connaissance et du monde qu’elle prétend embrasser. Je développe cet argument au chapitre 3 de Totalement inhumaine et ne peux qu’y renvoyer. Qu’il me soit permis ici, pour faire court, de n’en citer que la note 1 de la page 29 :

Nous pouvons nous conduire intelligemment dans le monde sans posséder une théorie complète de ce monde. C’est heureux, car élaborer une théorie du monde — le formaliser en une collection de faits élémentaires indépendants du contexte et régis par des règles — est une tâche impossible, ou plus exactement, comme en convint Husserl après s’y être essayé sa vie durant, interminable. La science n’y parvient qu’en isolant systématiquement les faits des situations dans lesquelles ils s’insèrent et qui leur donnent sens. Ce qui nous permet de nous comporter intelligemment dans la vie quotidienne, ce ne sont ni les connaissances ni les raisonnements, mais les savoir-faire et compétences acquis, de manière largement inconsciente, au fil de notre expérience : « La connaissance […] est incapable de donner la force et l’habileté nécessaires à l’action, elle est incapable de remplacer l’exercice préalable de ce mécanisme subtil et complexe, exercice indispensable pour qu’un élément quelconque d’une représentation puisse se transformer en action. » (F. Nietzsche, Aurore, I, 22). Les philosophes ont appris là-dessus des choses que l’IA eût été bien inspirée d’entendre, à commencer par ceux qui après Husserl tentèrent vainement d’analyser les situations de la vie quotidienne en termes de faits et de règles. Voir par exemple la critique que Wittgenstein fit de sa propre tentative dans ses Investigations philosophiques, celle de la phénoménologie de Husserl par Heidegger, dans Être et Temps, et enfin celle des prétentions de l’IA par H. L. Dreyfus et S. E. Dreyfus dans « Making a Mind Versus Modelling the Brain : Artificial Intelligence Back at a Branchpoint », Artificial Intelligence, n° 1, hiver 1988, p. 117 sq., et H.L. Dreyfus dans Being-in-the-World : A Commentary on Heidegger’s Being and Time, Division I, MIT Press, 1990. 

Cognitivistes et connexionnistes échoueront fatalement — je parle ici de faillite épistémologique, non d’échec commercial bien entendu — parce que, dès l’origine de leur course, ils se sont fourvoyés dans une impasse. Et c’est ici que les évolutionnistes, qui attendent leur heure depuis la publication prophétique de Turing en 1950, pourraient bien entrer dans la partie de manière décisive. Citons une dernière fois Totalement inhumaine :  

Son intuition tient en une phrase : « Au lieu de produire un programme qui simule l’esprit de l’adulte, pourquoi ne pas essayer plutôt d’en produire un qui simule celui de l’enfant ? » Autrement dit, plutôt que de chercher à obtenir d’emblée un être parfait, pourquoi ne pas donner jour à un organisme inachevé — une « machine-enfant » — puis laisser faire cet inlassable éducateur qu’est le temps ? Scandale chez les Olympiens : de leurs têtes depuis toujours Minerve surgissait casquée, armée et prête au combat, et voilà̀ qu’on leur parlait gestation, maturation et parturition ! 
Mais Turing ne s’arrêta pas en si bon chemin : « Il y a un lien évident entre ce processus et l’évolution, à travers les identités suivantes : structure de la machine-enfant = matériel héréditaire ; changement dans la machine-enfant = mutations ; sélection naturelle = jugement de l’expérimentateur. On peut cependant espérer que ce procédé sera plus expéditif que l’évolution. La survie du plus adapté est une méthode lente de mesure des avantages. L’expérimentateur, par l’exercice de son intelligence, devrait pouvoir l’accélérer. » 
Plus tard, Turing proposa enfin de remplacer l’expérimentateur humain par une machine qui jouerait le rôle de la sélection naturelle : « Il serait tout à fait possible que la machine essaie des variations de comportement puis les accepte ou les rejette… » 
Ce n’était donc pas seulement le développement d’un individu, du stade embryonnaire à l’âge adulte — son ontogenèse — qu’il suggérait de mimer, mais celui des espèces, depuis les formes de vie les plus archaïques jusqu’aux plus évoluées — la phylogenèse. Ce qu’il fallait, c’était créer les conditions de la spéciation elle-même — celles de l’émergence d’une espèce nouvelle. 
Cette intuition géniale, qui dès sa naissance plaçait l’informatique sous l’égide de la biologie, Turing n’eut ni le temps ni les moyens de la vérifier. Il appartiendrait à d’autres de lui donner un commencement de concrétisation. Mais le but était désigné, l’impulsion donnée : dorénavant, on chercherait à imiter le processus, non le produit. Pour donner vie à une intelligence nouvelle, on oublierait l’intelligence pour ne s’intéresser qu’à la vie. L’intelligence viendrait de surcroît. 

Pour revenir sur Cognitech et l’intelligence artificielle, je serais curieux d’en savoir plus sur les recherches que vous meniez dans les années 1980 et ce que vous considérez comme le chemin parcouru depuis lors dans ce domaine ?

Il ne s’agissait pas de recherches au sens académique, mais de recherche-développement dans le sens où nous testions et améliorions, en les appliquant aux problèmes concrets que nous soumettaient nos clients militaires et industriels, les résultats de la recherche universitaire — notamment ceux de mes associés, Alain Bonnet et Jean-Paul Haton, enseignants et chercheurs à Sup Télécoms et au Centre de Recherche en Informatique de Nancy respectivement. Les applications en question étaient aussi variées que le diagnostic des maladies des plantes, l’optimisation de la gestion des batteries des satellites, l’identification des sources de bruit des sous-marins nucléaires, la liquidation des retraites des salariés ou la conduite des hauts-fourneaux…

Quant au chemin parcouru ? Considérable, si l’on en juge par les résultats concrets glanés chemin faisant. Mais du point de vue épistémologique, le sentiment dominant reste celui qui s’empare de l’alpiniste quand, au terme d’une approche aussi harassante qu’exaltante, il réalise que l’arête sur laquelle il progresse ne mène nulle part et que, pour atteindre le sommet, il lui faut revenir sur ses pas et reprendre par une autre voie. 

Votre dernière parution, l’essai Reprendre – Ni sang, ni dette, remonte à l’année 2013. Pourquoi ce silence, malgré une succession d’ouvrages qui ont très clairement anticipé certains des grands débats contemporains, qu’il s’agisse du vieillissement des populations, des technologies du dépassement de l’Homme au travers du clonage humain et donc de l’intelligence artificielle, ou encore du mécanisme de dissolution du lien social et du problème de partage des richesses ?

Les forces qui déclinent, le temps désormais compté… J’ai dit ce que je pouvais sur ce sujet dans notre entretien d’avant-Covid. Je souhaite user mes derniers feux non à décrire encore et encore le futur lointain que j’entrevois, mais à faire advenir celui, plus proche, que je désire. Car si l’humanité n’a plus de place dans l’extrême-lointain, du moins pouvons-nous tenter de rendre sa fin plus supportable. Le projet de réforme des finances publiques exposé dans Reprendre — Ni sang, ni dette est ma contribution à cette œuvre de miséricorde.

Lors de notre précédent entretien, vous envisagiez de moissonner les « semis » de Reprendre — Ni sang ni dette aux alentours de 2040. Tout en vous étonnant de la résilience de cet ouvrage, tant sur Amazon qu’en librairie. Est-ce que votre ouvrage aurait néanmoins connu de nouvelles résonances au cours de ces cinq dernières années, sans attendre une date aussi « lointaine » 

Au-delà de l’accueil fait à l’opuscule, le fait le plus encourageant pour son auteur a été la prise de conscience par un public de plus en plus large, au cours de ces années, du « sale petit secret » des Imbus : la part astronomique des richesses collectives qu’ils s’approprient au détriment de la collectivité, sous forme d’aides publiques directes et indirectes, non-remboursables et sans contrepartie, à leurs entreprises. Dès 2013, rien qu’en France, Reprendre — Ni sang ni dette chiffrait le montant annuel de ces subventions et exonérations de charges fiscales et sociales à 200 milliards par an. Dix ans après, ce butin s’établit plutôt aux alentours de 240 à 260 milliards de fonds publics. Pour comparaison, l’État dépensera cette année 444 milliards pour ses propres administrations : vues sous cet angle, les entreprises « privées » du CAC40 apparaissent donc comme la première administration de l’État, et leurs actionnaires comme des fonctionnaires stipendiés.  Le sale petit secret ? Le voici : si en effet les richesses produites « ruissellent », c’est des poches de « ceux qui ne sont rien » vers celles de « ceux qui réussissent. » Jusqu’ici savamment dissimulée dans les tréfonds de la comptabilité publique, l’imposture de la théorie du Ruissellement — pièce centrale de cette « pompe mème/e-gène » qui capte au profit du Successeur la sueur et le sang du Cheptel — est aujourd’hui exposée aux yeux de tous.

On connaît l’intérêt des médias, des industries du divertissement et de la communication pour ces intelligences artificielles génératives, dont certains espèrent qu’elles leur permettront de se dispenser des auteurs et ainsi de leur rémunération. N’est-ce pas là une étape supplémentaire du mécanisme de dissolution du lien social, puisque l’humain y entrerait de moins en moins en compte dans la création de nouvelles narrations destinées (aussi) à nous réunir ?

Ici s’impose l’image du jardin de David Latimer, conservé dans un ballon de verre hermétiquement scellé et qui végète, sans autre apport extérieur que la lumière du soleil, depuis les années 1960. Tel est l’idéal des Imbus pour la culture du Cheptel : qu’elle ne coûte rien. Dans Soylent Green, de Richard Fleischer, le héros incarné par Charlton Heston découvre que ses contemporains sont nourris des cadavres de leurs anciens réduits en croquettes. Par le recyclage à l’infini des productions verbales du Cheptel, les Imbus ont trouvé un moyen économique de lui fournir la nourriture qui lui convient : en le gavant de ses propres vomissures. L’homme futur ne se nourrira pas que de croquettes, mais de tout ce que régurgitera ChatGPT. On songe à Jorge, le bibliothécaire aveugle du Nom de la Rose, à qui Umberto Eco fait résumer ainsi la césure entre Moyen-Age et Renaissance : « Préservation, dis-je, et non recherche ! Car il n’est point de progrès dans les vicissitudes du Savoir, mais au mieux une continue – et sublime ! – récapitulation. »

Quelles réponses apporter aux problèmes posés par ces intelligences artificielles génératives, sinon de pousser nos gouvernements à légiférer selon le principe que les arts et la culture font aussi partie des « produits de première nécessité » indispensables au bien commun ? On notera à ce sujet que Sam Altman d’OpenAI, cité plus haut, a enjoint les sénateurs américains à réguler ces technologies lors d’une audience en date du 16 mai 2023.

Il n’y a pas de problème, et rien à réguler. Quand les humains ne parviendront plus à distinguer les créations humaines de leurs imitations mécaniques, c’est que les créateurs n’auront pas été assez humains ! L’homme — ce qu’il y a d’irréductiblement humain en l’homme — c’est ce qui restera quand les machines auront tout imité en mieux. À cet égard, l’humaniste soucieux de découvrir l’essence de l’homme ne peut que souhaiter que l’IA aille aussi loin qu’elle pourra dans son obstinée et salutaire besogne d’abrasion de la statue humaine.

Lors d’un entretien accordé à l’équipe du festival Les imaginales d’Épinal, vous mentionniez La Domestication de l’Être de Peter Sloterdijk (Mille et une nuits, 2000). Auriez-vous la gentillesse de conseiller quelques ouvrages supplémentaires à nos lecteurs ? Comme une forme de « bibliothèque de survie » pour les temps que nous traversons ?

Je prescrirai avant tout un essai qui depuis sa parution il y a plus de 70 ans a influencé des générations de jeunes intellectuels : Jean Guitton, Le travail intellectuel. Conseils à ceux qui étudient et à ceux qui écrivent. (Revue Philosophique de Louvain, Année 1952. Réédition Aubier Philosophie, 1992). 

Puis, le petit essai de Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain (Mille et une nuits, n° 262, 2000), où le philosophe définit le livre comme la lettre que m’adresse, à travers le temps et l’espace, un ami inconnu : « il est, dans sa quintessence, une télécommunication, une façon de créer des amitiés à distance par l’intermédiaire de l’écriture. » En tant que moyen de créer et maintenir du lien, la lecture est notre principale arme pour résister à la déshumanisation en cours.

Parmi les inconnus avec qui j’ai, au gré des lectures, tissé des liens d’amitié, je recommanderais des auteurs tels que Sloterdijk, Nietzsche, Platon et Leroi-Gourhan, dont l’œuvre mérite selon moi d’être étudiée in extenso

Enfin, il y eut des rencontres fortuites, fulgurantes, souvent sans lendemain, qui furent autant de moments de grâce. Citons entre autres :

  • Axelrod, R. M., Comment réussir dans un monde égoïste? Théorie du comportement coopératif (Odile Jacob, coll. « Opus », 1996)
  • Bourdieu, P., « L’essence du néolibéralisme », Le Monde diplomatique, mars 1998, p. 3. Texte repris in Bourdieu, Contre-feux (Liber – Raison d’agir, 1998, p. 108-119)
  • Cairns-Smith, A.G., L’Enigme de la vie. Une enquête scientifique (Odile Jacob, 1990)
  • Dawkins, R., Le Gène égoïste (Odile Jacob, 1996)
  • Habermas, J., L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? (Gallimard, NRF Essais, 2002)
  • Janicaud, D., L’homme va-t-il dépasser l’humain ? (Bayard, Paris 2002)
  • Koyré, A., Du Monde clos à l’univers infini (Gallimard, 1973)
  • Minsky, M., La société de l’esprit (Interéditions, 1988)
  • Teilhard de Chardin, P., Le Phénomène humain (Le Seuil, 1955)
  • Weil, S., Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (Gallimard, 1955)

Tous ces livres renvoient à leur tour à d’autres ouvrages – les amis introduisant leurs propres amis, qui à leur tour… Ainsi, de lien en lien, nœud après nœud, se tisse le fragile cocon abritant ce qui restera de l’humain quand les machines auront tout imité en mieux.

De manière plus générale, quels conseils donneriez-vous à un jeune ou à un moins jeune, aujourd’hui en 2023, pour faire face ou s’arranger au mieux des tribulations de l’époque ?

Soyez des tisseurs d’étoffe humaine. 

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