Christian Gatard « Sous le signe du Fripon divin »

Laurent Courau
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Retourner aux sources que constituent les grands mythes fondateurs, afin d’y puiser une lumière qui éclairera notre chemin vers un avenir d’apparence incertain.

Telle est la proposition de Christian Gatard, sociologue de formation, mythologue et prospectiviste, entrepreneur dans les sciences humaines et auteur de nombreux ouvrages, dont Nos 20 prochaines années (éditions de l’Archipel, 2009) et Mythologies du futur (éditions de l’Archipel, 2014). Des livres qui nous ont donné l’occasion d’échanger à plusieurs reprises au cours de la dernière décennie.

Avec, cette fois-ci, un focus tout particulier sur la figure du Fripon divin, créature mythique des légendes, rusée autant que chaotique ; composante de l’âme humaine, force centrifuge d’expansions réjouissantes et archétype d’une explosion permanente de la réalité pour incarner  le mythe nouveau, éternel, de l’allégeance rebelle. Et ainsi nous conter l’histoire du monde qui vient, celui des contes populaires de demain.

Propos recueillis par Laurent Courau.
Illustration © Mondocourau.com
Portrait de Christian Gatard © Laurent Courau

Notre première rencontre remonte à l’automne 2009 et à la projection de mon film Vampyres à L’Étrange Festival. Épisode que tu évoques dans ton livre Les Mythologies du futur. Au travers de ce documentaire, je relatais déjà une forme d’explosion de la réalité consensuelle dans le monde occidental. Et de fait, en ta qualité de mythologue, comment perçois-tu l’évolution de notre relation au « réel », de notre rapport aux grands récits sociaux et collectifs, voire aux grands mythes fondateurs, durant ces quinze dernières années ?

Il me semble que nous assistons à une accélération. Ça n’a pas commencé en 2009, bien sûr, mais ces dernières années le mythologique et son imaginaire ont fait un come-back spectaculaire. Plus que jamais la machine à produire du mythique  puise son carburant dans la mare imaginalis – cet immense réservoir en perpétuel renouvellement de l’imaginaire humain «… cette mer imaginale sur laquelle vogue l’être humain et qui de siècle en siècle, et quels que soient les lieux et les époques, demeure le lien fondamental de nos consciences »  (conférence d’Adrien Salvat du 8 janvier 1927 au Collège de France, citée ou plutôt, je crois, inventée par Frédérick Tristan et à laquelle nous assistons depuis l’aurore de l’humanité).

Empédocle, philosophe, poète, ingénieur et médecin grec de Sicile, du Ve siècle av. J.-C. a été l’un des premiers à mettre dans la chaudière les éléments qui allait produire le storytelling de la chaleur nécessaire à faire tourner le monde. Nous n’avons rien oublié. Nous recyclons ses intuitions géniales. Selon lui deux principes règnent sur l’univers : l’Amour et la Haine. Et ces principes engendrent les quatre éléments qui composent l’univers : l’eau, la terre, le feu et l’éther (ou l’air). L’Amour unit.  La Haine détruit. Réduit à l’os, cela ressemble d’assez près à toute la littérature mondiale, à toutes les controverses politiques, économiques, familiales. Quant aux éléments… l’eau est le sujet central, aussi bien de la survie de la planète que de la possibilité de coloniser le cosmos ; le feu brûle et cuit, il ravage Notre-Dame et l’Amérique du Nord, il réchauffe les cœurs et les chaumières en hiver ; la terre est redevenue Gaïa, notre grande mère dont Lovelock pose l’hypothèse qu’elle est un être vivant. Ce qui par effet de contagion laisse penser que les dieux de la cosmogonie grecque sont toujours parmi nous ; et l’air – celui d’Ether qui personnifie le Ciel lointain – évoque le cosmos qui est redevenu territoire de conquête.

Il y a dans ces profondeurs sidérales des sources d’inspirations qu’il faut choisir avec autant de prudence que de gourmandise. Tout semble se passer comme s’il y avait des invariants dans notre histoire – et que ces invariants étaient sans cesse bousculés, questionnés, voire contestés pour enfin de compte nous revenir en pleine poire. C’est à la fois la citation de Gramsci exploitée à plus soif, « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », et celle de Lampedusa : « il faut tout changer pour que rien ne change ». Ces deux citations sont devenues des clichés contemporains. Lieux communs et stéréotypes éclairent parfois des moments clés de notre histoire. Si ce sont des sentiers battus, c’est peut-être que la fréquentation de ces sentiers fait sens. 

Aux côtés des mythologies et des grands récits que nous venons d’évoquer, tu t’intéresses bien sûr aux futurs anticipés et à la prospective que tu pratiques de manière professionnelle. Peux-tu nous parler de ta clientèle, des sociétés et des individus qui font appel à tes services, de leurs attentes et peut-être de l’évolution de leurs attentes depuis que tu t’es lancé dans ce domaine ?

Techniquement, j’ai plusieurs « têtes chercheuses », animées avec Olivier Parent : une entité dédiée uniquement à la prospective Le Comptoir Prospectiviste, une autre aux études sociologiques ChristianGatardandco, et enfin une initiative dédiée à l’anticipation Le Festival des Mondes Anticipés.

Avec notre équipe pluridisciplinaire (incluant des scientifiques comme des artistes, des publicitaires comme des médecins),  nous étudions les avenirs possibles en invitant l’Histoire et l’anthropologie, la sociologie contemporaine pour imaginer une prospective alternative qui tente d’anticiper les temps qui viennent. Nos méthodes visent à faire participer professionnels aussi bien qu’usagers à la construction de scénarios prospectivistes. Avec des méthodes expertes d’anticipation, de disruption, de participation de la fiction et de destruction créative, nous proposons aux institutions comme aux entreprises de découvrir et d’utiliser une prospective collaborative (avec une mise en valeur du bagage personnel et professionnel des participants) comme un outil simple et accessible, propre à les aider à comprendre ce qui se joue maintenant et qui construit le monde de demain. 

En termes de prospective, il y a toujours un risque à annoncer un nombre d’années qui sanctionneraient l’avènement de tel ou tel événement. Par contre, des enchaînements, des successions logiques sont recevables et même nécessaires : telle ou telle réalisation ne peut s’accomplir si telle ou telle autre condition n’est pas rassemblée. Cette condition dépendant elle-même de causes antérieures.  Un moyen de s’affranchir de la difficulté du compte des années futures est de se dégager de l’approche quantitative, en nombre, pour mesurer le temps en termes qualitatifs. C’est ce que propose l’Échelle qualitative du temps développée par le Comptoir Prospectiviste. Elle propose différents degrés, chacun correspondant à un type de réalisation : cette échelle se déploie donc du présent, vers le temps programmé suivi de celui de l’accessible, puis vient l’éventuel, le lointain et, plus loin encore : la fiction, avant laquelle nous nous arrêterons, même si la science-fiction peut tenir une place de choix dans la démarche prospective.

Le Présent : c’est le point de départ… et le point d’arrivée de toute démarche prospective. Cette « boucle » conceptuelle est figurée par le ruban de Moebius, cet étrange volume doté d’une seule face (et base du logo du Comptoir Prospectiviste) : parcourez cette surface, allez de l’avant, vers le futur… En avançant sur ce ruban si particulier, vous reviendrez toujours à votre point de départ, en ayant parcouru tous les chemins possibles. C’est le principe même de la Prospective : aller de l’avant, décrire les avenirs qui se présentent revient à éclairer le présent d’une nouvelle lumière et les décisions à prendre pour construire un avenir souhaitable.

Le Programmé : cet avenir est quasiment là, il s’apprête à sortir des laboratoires et des logiciels de modélisation pour aller vers les usines. Il est très contraint dans les « ornières » du réel financier, industriel, réglementaire, humain… Son taux de réalisation est très élevé (il y a donc peu de place à l’indétermination), ce qui n’empêche pas de commencer à s’interroger sur les conséquences issues de ces réalisations « prédestinées » à se réaliser.

L’Accessible : ces avenirs ne sont pas garantis. Ils n’en reposent pas moins sur des éléments objectifs : toutes les briques de Lego sont disponibles (technologie, moyens financiers et industriels, réglementations, marchés, comportements humains…), reste à savoir dans quel ordre on va les monter ! La plupart de l’Accessible dépendra des réussites et des échecs issus du Programmé.

Le Probable : ces avenirs se déploient en arborescence : chacune des branches porte un esprit, un idéal, une fatalité qui lui est propre. Mais la dépendance aux « briques » du réel s’amenuise et, par conséquent, le taux d’indétermination augmente de manière exponentielle…

Le Lointain : ces avenirs, s’ils laissent le champ libre à l’imagination, doivent néanmoins se rattacher à des principes de réalité s’ils ne veulent pas tomber radicalement dans la fiction… Car, au-delà de ce temps du Lointain, c’est l’imaginaire qui prend les commandes, ce qui est hors de la prospective… 

La Fiction : Ici, territoire dans lequel la prospective ne doit pas pénétrer, entre en jeu l’Arborescence des thèmes de la science-fiction qui montre toute la diversité des genres abordés par ces œuvres, quand l’imagination des auteurs de science-fiction est sollicitée !

Nos clients, ce sont aussi bien le CNES pour lequel nous pilotons un atelier de réflexion sur le vivre au quotidien dans l’Espace, l’UPPIA qui réfléchit à l’avenir de la boite de conserve dans un monde post apo ; Novachild  qui demande un rapport d’étude sur l’avenir de l’enfant ; Les Talents du numérique qui interrogent les défis de  la filière « informatique » d’ici 2030 ; La Croix Rouge qui s’interroge sur l’engagement au 21ème siècle ; Keolis et les villes du futur ou encore New Holland et la machine à vendanger du futur…. Et bien d’autres…

Lors de nos précédents entretiens publiés sur La Spirale, nous avions évoqué les « mythologies du futur » et ce en quoi elles différaient (ou pas) des mythologies du passé. Pour toi, il fallait « accepter l’idée que l’on n’invente pas grand-chose, que l’on recycle un imaginaire dans lequel on baigne… et qu’ensuite on le chevauche ». Au regard du climat anxiogène qui prédomine aujourd’hui, face un imaginaire collectif perdu entre utopies et dystopies, il apparaît nécessaire de proposer de nouvelles narrations de l’époque. Pour sortir de ce paradigme, quelles pistes te semblent les plus intéressantes ? Vers quels chemins de traverse devrions-nous nous diriger nos pas ?

Là je reprends ma casquette de mythographe et je te présente le Fripon divin, héros civilisateur et parfait chenapan. Les mutations perpétuelles de l’humanité, c’est son truc, c’est sa came. Le Fripon divin incarne l’explosion permanente de la réalité, les feux d’artifice de la créativité humaine, rusée autant que chaotique. C’est un principe puissant, celui de l’imaginaire de la dispersion, de la contestation, de la diffusion, de l’explosion et sans doute… du grabuge. Il incarne une force centrifuge d’expansions réjouissantes, de vertiges inquiétants. Ça grince et ça brûle de temps en temps mais ça fait avancer le monde. Le Fripon divin est un génial sale gosse. Face à lui, Charon pousse la barque de l’existence dans les fosses lugubres de la mort. Force centripète ultime, il incarne le rétrécissement, la contraction, l’abandon. Ça grince et ça brûle tout le temps. Un terrifiant vieillard. On sait bien qu’il attend le Fripon au tournant mais ça va prendre du temps. Le Fripon ne se laisse pas faire. C’est un rusé.

Voilà donc deux acteurs de la mythologie d’une formidable modernité. Il y a là le terreau d’une controverse féconde, jamais interrompu depuis le commencement des temps. Des forces contraires, anciennes et puissantes ont de tout temps scénarisé le cours de l’espèce humaine. Elles sont la matière première et le feu central des religions, des fictions, des idéologies. 

C’est ce sur quoi je travaille en ce moment.

Charon, sur sa barque, est le grand maître de la délectation morose.

Charon est un psychopompe. Peut-être le plus célèbre de tous. Hermès l’est aussi,  psychopompe. Il est envoyé par Zeus (du monde d’En-haut) pour traiter avec Hadès (du monde d’En-Bas). Odin chez les Germains, Anubis chez les Égyptiens, Saint Michel et Saint Christophe du côté de chez nous… aucun n’arrive à la cheville de Charon qui guide dans la nuit de la mort, se fait passeur entre le monde des vivants et le monde des morts, transporte et déplace les âmes d’un plan vers l’autre, pente descendante. À la croisée de la vie et de la mort, du ciel et de l’enfer, Charon et ses pairs sont, au carrefour des connaissances, ceux qui révèlent et qui dévoilent. Mais ils n’ont pas bonne presse. Ils semblent ne s’intéresser qu’aux profondeurs, aux abysses. Ils ont beau prétendre faire le lien entre le haut et le bas, c’est surtout du bas qu’il s’agit.

Le Fripon divin, lui, c’est la pente ascendante, la gouaillerie solaire, l’impertinence prolifique – même pas peur devant la porte des enfers. C’est le rusé. Il est de toutes les mythologies et de tous les temps. C’est un sacré numéro. On dit de lui qu’il joue des tours pendables, possède une activité désordonnée incessante, une sexualité débordante. Sa personnalité chaotique, à la fois bonne et mauvaise, en fait une sorte de médiateur entre le divin et l’homme. Version solaire. Il est beaucoup plus drôle que Charon. Il passe avec facilité de l’autodérision au sérieux le plus total ; mourir, renaître, voyager dans l’au-delà et conter. Il est indispensable à la société : sans lui, elle serait tout entière entre les mains de Charon, elle se laisserait embarquer dans les zones d’ombres et de morts, celles que cache Scylla, la nymphe transformée en monstre marin par Circé et qui terrorise les marins.

Les Anglo-Saxons nomment le « trickster ». C’est le coyote des Apaches, toujours le premier à enfreindre les règles. Dans les contes africains, c’est le Décepteur. Tout aussi malin, il sert de critique sociale. S’il est une créature mythique des légendes, il est aussi une composante de notre âme. Celle qui permet de l’alléger et plus tard à l’adulte d’avoir ce dialogue intérieur qui lui permet de se situer dans le monde et de grandir toujours, de se renouveler toujours. 

Tout cela me passionne, car la plasticité des mythes n’est pas une légende. Les mythes se réinventent, se modifient. Les récits mythiques s’adaptent à chaque époque. Ils ont aussi une capacité radicale à se recréer à travers les fictions contemporaines. 

Ainsi, le Fripon divin renvoie aux héros espiègles et narquois que sont Maître Renart, le grand rusé du Moyen Âge, Till l’espiègle, le saltimbanque malicieux de la littérature populaire du Sud de  l’Allemagne, Loki, dieu nordique de la tromperie et de la ruse, le Puck de Shakespeare. Ces messieurs sont intrigants, mais les femmes leur damnent souvent le pion : Lilith, à la fois aérienne et chtonienne, dotée d’une sexualité illimitée et d’une fécondité prolifique, tout en étant symbole de frigidité et de stérilité. Épouse, fille et double du diable, elle rassemble les côtés négatifs attribués à la féminité archaïque, celle qui ne peut être l’épouse de l’homme. Elle serait pourtant la première femme d’Adam. Virée, elle a une revanche à prendre. Elle le fera. En la rencontrant, tu auras devant toi une prédatrice armée jusqu’aux dents, d’une beauté qui glace et émeut. C’est une entrepreneure, guerrière pour défendre ses biens, marchande pour vendre son butin. Ishtar, la Dame de Babylone, associe les opposés, provoque leur inversion, brise les interdits. Elle unit en elle deux fonctions apparemment opposées, étant facteur d’ordre et de désordre, incarnant les normes aussi bien que la marginalité, C’est une déesse bipolaire, paradoxale, réunissant donc ce qui s’oppose. C’est la femme ultime, elle incarne l’image d’un féminin libre de toute tutelle masculine, donc l’inverse de la norme dans une société patriarcale.

Ces Fripons divins incarnent le mythe nouveau et éternel de ce que je nomme l’allégeance rebelle. De quoi s’agit-il ? Aujourd’hui il faut bien faire allégeance à un certain nombre de choses : la planète à protéger ; les estomacs à remplir ; la technologie qui n’en fait qu’à sa tête ; le monde qui est cruel et injuste … Et c’est surtout l’idée qu’il y a mieux à faire que s’indigner. En prenant de l’avance sur le futur, en rejetant les conventions, en apportant à la société humaine une énergie inspirée par les pratiques les plus créatives, les plus iconoclastes de l’histoire universelle. L’allégeance rebelle est là pour inspirer, impulser, tenter des coups, jeter les dés… on n’anticipe pas le futur, on le crée ! C’est à ça que sert le Fripon : procurer une légion d’expériences, un tsunami de combinaisons de possibles… dépasser les frontières.

Comment réconcilier les forces centrifuges du Fripon et les forces centripètes de Charon ? Comment le Fripon divin chevauchant l’allégeance rebelle va-t-il faire de la prospective auto-réalisatrice, performative ?

Tout d’abord on va changer les façons de faire. On ne va plus s’insurger vainement contre l’ordre du monde, on va s’inscrire dans ses diktats comme le surfeur dans la vague, entrer dans ses lignes de codes et les manipuler comme n’importe quel hacker. On va spéculer que les forces de l’histoire sont d’irrésistibles marées dont les almanachs sont enfin lisibles, que les mythes anciens sont les scripts du futur. Et on va, au cœur du système, introduire des interférences, des court-circuits et autres petites facéties. Dans une ère d’allégeance rebelle, on ne va pas penser que tout est écrit, que l’histoire se répète et qu’il n’y a qu’à lire la partition. On va la reprendre, la mettre à nu, en garder les trames et on va s’autoriser des processus d’improvisation, donc de créativité. C’est peut-être la meilleure, voire la seule façon d’avancer. On va accepter qu’il y a une nature humaine qui a de la suite dans les idées, et depuis longtemps.

Les idéologies, les religions, les visions du monde à géométrie variable vont se succéder, se confronter – négocier peut-être une paix des braves… mais au cœur de ces mondes vibrants, poreux, en chambardement constant, une allégeance rebelle va émerger qui racontera l’histoire du monde qui vient, les contes populaires de demain. Le Fripon divin restera le héros civilisateur.

Pas un mythe commode, comme tu vois. Perturbateur, figure du panthéon universel des casseurs de codes, le « trickster » a le fumet exotique de l’empêcheur de tourner en rond, du casseur de méthode. Il se drogue à la dérision, à la perpétuelle dérision. 

Au regard de ta longue expérience et des années que tu as passé à disséquer notre avenir, où se dissimulent les forces vives qui permettront à nos sociétés de trouver un nouveau souffle vital ? Quels sont les auteurs, les artistes, les intellectuels et les chercheurs, tous domaines confondus, que tu conseillerais à nos lecteurs afin de se constituer une boite à outils (ou idées) qui leur permette de mieux appréhender l’époque et ses enjeux ?

Je commence par les basiques… ou en tout cas mes basiques.

Pour l’astrophysicien François Roddier dans son livre de 2012, Thermodynamique de l’évolution : un essai de thermo-bio-sociologie (éditons Le Temps d’apprendre), les agitations humaines, comme celles de la matière dont nous sommes faits, proviennent des mêmes lois, ce qui revient peu ou prou à unifier la science, la cosmologie et les sciences humaines. Bref il parle des bactéries, mes sœurs…

À la fin du XIXe siècle, l’anthropologue écossais Sir James George Frazer avait publié quinze volumes d’une incroyable étude comparative de mythologie et de religion : Le Rameau d’or. Ce titre s’inspirait d’un épisode du chant VI de L’Énéide, où Énée et la Sibylle tendent un rameau d’or au gardien des Enfers afin d’être admis dans le royaume des morts. Son travail avait permis de convoquer les mythes de toute l’histoire des hommes et réconcilier les rationalistes de l’époque avec les cultures alien. Frazer parle des Dayaks de Bornéo, mes frères.

L’Hypothèse Gaïa de James Lovelock, c’est l’idée que la Terre serait « un système physiologique dynamique qui inclut la biosphère et maintient notre planète depuis plus de trois milliards d’années en harmonie avec la vie », désormais englobée dans une hypothèse plus large encore qui énonçait que les humains eux aussi participaient d’un écosystème cosmique. Vieux chênes, mes potes.

Bien sûr, Spinoza qui propose qu’il n’y pas de barrière de substance entre l’inorganique et le vivant, ni entre le vivant non humain et l’humain. La vie n’est qu’une question de degrés. Descola – autre temps – le confirme à son tour. Nous nous comportons comme des bactéries : nous coopérons ou nous entrons en compétition.

En mythographe conséquent (😊), je m’adosse donc à mes « grands anciens ».
En mythographe qui se pique de prospective, je te dois bien sûr d’aller un peu plus loin…

Mais pas nécessairement dans la frange avant-gardiste de l’art qui a tôt fait d’être rattrapée par la mode. Je suis plus intéressé par des artistes peu ou pas connus qui travaillent en parallèle 

Les tressages d’Odon, par exemple,  incarnent puissamment cet imaginaire multiple : lieu de tous les possibles, entrelacements incessants des destinées. L’énergie circule, de vastes déplacements de forces s’opèrent – comme une activité volcanique, comme dans une gare de triage dédiée à d’étranges transports : transport comme émotion, comme on parle d’un transport mystique, transport comme déplacement, comme on parle du transport d’une marchandise – qui serait, ici, celle d’une énergie puisée au fond des âges. Odon crée des formes magiques pour entrer en conversation avec le sacré : il les convoque dans une géographie initiatique, et la carte promise de mondes inexplorés se déplie.

Odon (2001)

Yvonne Behnke explore l’invisible. Elle le traque dans l’infiniment petit de la matière et dans l’immensité du cosmos. Elle est fascinée par la vertigineuse résonance qu’elle découvre à son tour entre le microcosme et le macrocosme.  À son tour, oui, car elle prolonge et renouvelle l’interrogation de l’humanité sur le monde secret de la matière primordiale, sur les espaces infinis du cosmos. Elle convoque dans son œuvre le théâtre furtif et impénétrable des origines et peut-être des fins dernières.

Yvonne Behnke,  Digigraphie (2020)

Mais bien sûr je me nourris tous les jours, et au jour le jour, des courants artistiques et intellectuels qui font vibrer le monde en surface. Sans exclusive. 

Avec mon nouveau livre, Légendes Égoïstes, je fais un pas de côté, je dépasse le cadre d’un essai intellectuel, j’explore l’idée que nous avons des mythologies personnelles qui ne demandent qu’à émerger, et je pose la question au lecteur. Avez-vous des morceaux de mythes, antiques ou contemporains, qui s’accrochent à vos basques ? Si vous en repérez, vous faites quoi ? S’ils ne vous lâchent pas, vous leur dites quoi ? Bref je convoque les instruments qui lui permettent de naviguer dans son mythodrome personnel sans trop de casse. Ces légendes égoïstes sont un mode d’emploi pour que le lecteur découvre les siennes et qu’il s’en débrouille. Autrement dit je me sers de moi-même comme caisse de résonance pour explorer dans un même regard l’antique et le prospectif. 

Que celui qui n’a jamais pêché me jette la première pierre !

Tu participes à l’aventure du festival « nomade » des Mondes Anticipés, dont nous reparlerons prochainement avec Olivier Parent. Peux-tu déjà nous toucher un mot de l’accueil que vous réserve à la fois le public et les institutions ? Est-ce qu’un tel évènement aurait été possible quelques années en arrière ? Et n’est-il pas (aussi) le fruit des grandes craintes civilisationnelles évoquées plus haut ?

Oui, nous organisons le festival des Mondes Anticipés depuis 2021. La Cité des sciences à la Villette nous a accueilli deux années de suite. En 2023, nous serons à l’Hôtel de ville de Paris. Les visiteurs sont invités à développer une culture de l’anticipation afin d’imaginer des futurs durables pour le présent et les générations à venir !

Le festival explore l’avenir sur plusieurs saisons… Saison 1 : « Faut-il sauver le vaisseau Terre ? » ;  Saison 2 : « Le corps dans tous ses états ! Biologiques, sociales, numériques : faut-il avoir peur des mutations annoncées ? » ;   Saison 3 : « L’humain est-il condamné à être un animal urbain ? ».

Les Mondes Anticipés, ce sont aussi des colloques et des conférences labellisés « Initiatives des Mondes anticipés ».  Le festival propose des projections gratuites de films d’anticipation suivies de tables rondes spéculatives ; des tables rondes exploratoires qui approfondissent un des aspects du thème de chaque saison ;  des spectacles vivants (théâtre, seul en scène…) qui présentent des visions d’artistes ;  Une exposition… Le festival est itinérant : nous sommes allés à Lille, Marseille, Pau, Papeete…

Ce qui me frappe aujourd’hui c’est à la fois l’accueil des municipalités enthousiastes devant le concept et la prolifération de ce genre d’évènements qui déclinent à plus va une réflexion sur le futur – avec les craintes et les espoirs qu’il inspire. Le futur est dans l’air du temps. Il me semble qu’il y a là une sorte de nouveau grand jeu contemporain. On sait qu’en histoire moderne, le Grand Jeu évoque la rivalité coloniale et diplomatique entre la Russie et le Royaume-Uni en Asie au XIXe  siècle. On qualifie aujourd’hui de « Nouveau grand jeu » la rivalité  entre les États-Unis, la Russie et la Chine. Roger Caillois avait une analyse épatante des jeux. Par Agôn, il évoque les jeux qui font appel à la compétition et aux capacités des différents joueurs (intellectuelles, physiques…). Par l’Alea, il désigne le hasard pur. Par Mimicry, les jeux de rôles où chaque joueur incarne autre chose que lui-même. Par l’Ilinx, il suggère l’ensemble des jeux qui produisent des vertiges et visent à déstabiliser les sens et la perception d’un individu. Cela va de la balançoire, au toboggan, au manège, aux montagnes russes… aux menaces nucléaires, aux destructions écologiques, aux cynismes des politiques.

Le Fripon divin voit bien que le monde joue. Joue sa peau en permanence. J’hésite à cerner s’il est en pleine délectation morose devant l’état du monde, s’il est fasciné par la capacité prodigieuse de l’humanité à rebondir quand elle a touché le fond. Ce qui me semble le plus sûr c’est que ce sont les jeux de vertiges, l’ilinx, qui aujourd’hui font recette… affaire à suivre…

Tu viens d’évoquer les « craintes et les espoirs qu’inspire le futur ». Quelles sont les grandes tendances ou les phénomènes majeurs qui ressortent le plus souvent au travers de tes activités diverses, que ce soit en positif ou en négatif ? On pense bien sûr au dérèglement climatique, aux nombreuses tensions géopolitiques, aux interrogations que suscite l’intelligence artificielle, mais aux promesses (encore lointaines) de la fusion nucléaire, à la relance de la course à l’espace, aux promesses de l’ARN Messager… mais tu as peut-être eu l’occasion de distinguer d’autres champs de possibles, moins connus du grand-public ?

Mythologie et prospective sont les jambes avec lesquelles, tu l’as compris, j’explore le monde qui vient. Je dis jambes mais j’hésite. Peut-être vaudrait-il mieux dire béquilles tant toute vision du futur est nécessairement fragile, incertaine et certainement présomptueuse. C’est à ça que servent les béquilles quand on est gêné dans sa mobilité. Elles soulagent et aident à marcher… ou simplement à tenir debout. 

Et c’est bien debout qu’il faut se tenir pour regarder en face les phénomènes que tu évoques : dérèglements, tensions d’un côté promesses de solutions de l’autre. Pas besoin d’être bien savant pour y voir les deux sœurs ennemies nous défier à l’horizon : l’utopie et la dystopie. Elles se tirent la bourre en permanence, se partageant les époques et les pays avec une égale frénésie. Ce qui veut dire qu’il y a des bons moments et des moins bons dans cette chienne de vie. Évidemment c’est un peu trivial d’aborder ça comme ça mais la vie quotidienne des gens se déroule aussi bien souvent sous le radar des grands enjeux. S’il y a bien un phénomène qui illustre les tendances, c’est celui de la tension entre l’individu – toi, moi, les autres … qui vont devoir vivre sous les orages. J’envisage l’émergence de l’idée d’intervidu – chaque individu sera exceptionnel mais il lui faudra gérer une équation singulière car chaque individu sera aussi l’incarnation de son groupe d’appartenance.

Cet « intervidu »  sera tour à tour multicouches, multifacettes, insaisissable, dupe de rien, vigilant sur tout et l’instant d’après, sans y prendre garde, mouton de panurge électrique hypnotisé par de nouvelles injonctions sociales.

L’empathie sociétale – qui l’emportera peut-être , pourquoi pas ? – s’appuiera sur des réseaux sociaux qui seront de plus en plus planétaires et villageois, et générateurs d’échanges. La parole et les mots resteront un outil incontournable. La conversation sera à l’ordre du jour. La grande affaire sera le chuchotement, car, dans le bruit et la fureur du temps, chacun cherchera des moments de calme et de tranquillité. Et le silence, peut-être, sera la clé du futur.

Sous les tempêtes contraires des utopies et dystopies – dérèglements, tensions d’un côté promesses de solutions de l’autre , donc – chacun trouvera ressourcement et refuge dans des bulles mystiques, quantiques, ludiques, magiques.

Pour le dire autrement le phénomène majeur qu’il va falloir prendre en compte c’est le divertissement. Il ne sera plus un spectacle que l’on tient à distance mais une expérience que l’on vivra de l’intérieur. Il n’y aura plus de différence entre Netflix et les medias d’information. Entre les œuvres de fiction et le spectacle en direct de la vie quotidienne ( ses drames, ses massacres, ses émotions…) la frontière sera floutée.  L’ensemble des informations qui parviendront à notre conscience sera traitée comme un spectacle pyrotechnique interactif. On va basculer des gradins vers la scène. On va se mêler aux acteurs et on ne saura plus distinguer entre le réel ou le fictionnel.

Mon hypothèse est que le divertissement va cesser d’être un spectacle que l’on regarde. Ce sera un évènement qui vous regarde et vous aspire. Comment penser, par exemple ,  qu’aujourd’hui les opinions occidentales ont le spectacle de la guerre, mais non la guerre elle-même…

Mais ce genre de passions tristes, de délectations moroses qui plaisent au Fripon divin ne sont que des hypothèses…

Et enfin, pour conclure cet entretien, quels sont à tes yeux les pistes de solution et les débuts de réponses les plus intéressants aux crises de notre XXIe siècle ? Où places-tu tes espoirs, que ce soit à une échelle globale ou – plus proche de toi – pour tes enfants et petits-enfants ? Quel serait ton argument pour redonner le sourire aux lecteurs de Mutation qui se trouveraient angoissés par l’esprit des années 2020 ?

Justement pour rebondir sur ma conclusion à ta question précédente, je sais qu’il y a mieux à faire que de se morfondre et que de vilipender le monde et tout le monde. Évidemment, il ne faut pas être dupe de la puissance de feu des esprits mauvais et sûrement pas être naïf des âmes gentilles. Il ne faut être dupe de rien, douter de tout. « Ne croyez que ceux qui doutent », dit Lu Xun. C’est pas mal mais faut-il le croire , lui,  plutôt qu’un autre. Les citations des grands auteurs sont une autre convention, souvent une plaie,  comme un passage obligé  pour justifier un manque d’imagination personnelle. Mais ne pas les convoquer dans notre cheminement est tout autant un péché d’orgueil, une arrogance de freluquet qui croit tout savoir sans l’aide de personne.  En fait c’est surtout une erreur tactique. Nous avons besoin de tous les savoirs du monde, les anciens et les modernes, pour tracer la route. 

Où est-ce que je place mon espoir, demandes-tu ?

Dans la ruse,  dans la capacité de mes enfants et de mes petits enfants à s’adapter à la complexité du monde, à avoir l’intuition du moment propice, le kairos grec… l’intelligence rusée et la capacité d’émerveillement… accepter les défis de l’Ilinx, relever les défis du vertige comme acte fondateur de re-civilisation.

Quitte à convoquer des auteurs je penche pour le vertige baudelairien et son ivresse :

« Enivrez-vous

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. »

— Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris

Parce que « les chants les plus désespérés sont les plus beaux »… et ce n’est pas triste, c’est un magnifique pari sur l’avenir.

On n’échappe pas à l‘ironie du zeugma, la figure de style qui nous permettra de nous en sortir dans les décennies qui viennent :

« Après avoir sauté sa belle-soeur et son repas de midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane. »

— Pierre Desproges

Tu m’as demandé de redonner le sourire aux lecteurs de Mutation. Dont acte.

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